Un Canadien ouïgour est détenu en Chine depuis 13 ans

Kamila Talendibaeva, la femme de Huseyin Celil, un ancien militant ouïgour devenu citoyen canadien et emprisonné en Chine depuis 13 ans
Photo: Fred Chartrand Archives La Presse canadienne Kamila Talendibaeva, la femme de Huseyin Celil, un ancien militant ouïgour devenu citoyen canadien et emprisonné en Chine depuis 13 ans

Michael Kovrig et Michael Spavor étaient probablement considérés jusqu’ici comme les plus célèbres Canadiens détenus en Chine.

L’ancien diplomate Michael Kovrig et l’entrepreneur Michael Spavor sont emprisonnés depuis près d’un an — dès le début du conflit diplomatique entre la Chine et le Canada, le 1er décembre dernier. La police fédérale canadienne venait alors d’arrêter à l’aéroport de Vancouver Meng Wanzhou, dirigeante de la société chinoise Huawei, en vertu d’un mandat d’extradition américain.

Or, la publication dimanche de documents secrets révélant un projet du gouvernement chinois visant à emprisonner un million de musulmans ouïgours dans la province du Xinjiang, dans l’ouest du pays, a attiré l’attention sur un autre détenu canadien, jusqu’ici méconnu. Huseyin Celil, qui s’est établi dans le sud de l’Ontario après être devenu citoyen canadien, est un ancien militant ouïgour emprisonné en Chine depuis 13 ans.

Les documents, une série de directives gouvernementales obtenues par le Consortium international des journalistes d’investigation, réfutent les allégations de Pékin selon lesquelles la Chine gère un « programme d’emploi volontaire » et de « formation linguistique » visant à intégrer les Ouïgours à la société chinoise traditionnelle. Les documents détaillent plutôt les emprisonnements et les efforts de Pékin pour endoctriner la minorité ouïghoure, ainsi que l’utilisation de l’intelligence artificielle et de la vidéosurveillance pour atteindre cet objectif.

L’agrandissement des camps de détention et le rassemblement des Ouïgours en 2016 ont coïncidé avec le dernier contact direct entre M. Celil et ses proches, a déclaré Alex Neve, secrétaire général d’Amnistie internationale Canada.

M. Celil avait obtenu la citoyenneté canadienne en 2005. Il a été arrêté en Ouzbékistan un an plus tard alors qu’il rendait visite à des parents et il a été ensuite emmené en Chine. Avant le début de 2016, la mère et la soeur de M. Celil lui rendaient visite environ deux fois par an en prison — son seul contact avec le monde extérieur, car les diplomates canadiens ont été empêchés de le voir.

« Les rapports familiaux se sont arrêtés précisément au moment où l’incarcération de masse et la rafle des Ouïgours étaient en cours », a soutenu M. Neve lundi. « Il est donc très probable que la famille ait été incarcérée, ou que les visites ne soient plus autorisées à cause de la répression, ou encore qu’elle soit beaucoup plus prudente et n’envoie plus de messages. »

Le gouvernement «profondément préoccupé»

Le nouveau ministre canadien des Affaires étrangères, François-Philippe Champagne, déclarait samedi qu’il avait discuté pendant une heure avec son homologue chinois au sujet de MM. Kovrig et Spavor, et que leur libération était sa « priorité absolue ». M. Neve est d’accord avec le ministre Champagne, mais il espère aussi que « le cas de Huseyin Celil reçoive la même attention » d’Ottawa.

Un porte-parole d’Affaires mondiales Canada a déclaré lundi que le gouvernement était « profondément préoccupé » par la détention de M. Celil. « Nous continuons à faire part de nos préoccupations aux autorités chinoises », a indiqué Guillaume Bérubé. « Nous sommes profondément préoccupés par la situation des droits de la personne à laquelle sont confrontés les Ouïgours musulmans et les autres minorités en Chine. »

Le Canada a appelé à trois reprises la Chine, au Conseil des droits de l’homme des Nations unies, à libérer tous les Ouïgours « arrêtés arbitrairement au Xinjiang », dont deux fois l’an dernier et au mois de mars dernier, a déclaré M. Bérubé. Le Canada a renouvelé ces appels en cosignant avec plus de 20 autres pays une lettre au conseil, en juillet, et en faisant un suivi à la fin du mois d’octobre avec la Grande-Bretagne au sein d’un autre comité de l’ONU dans une communication conjointe présentée par 23 pays, a-t-il déclaré.

Le gouvernement chinois a rejeté les dernières allégations de dimanche comme de « fausses nouvelles ». Mais selon Charles Burton, expert de la Chine à l’Institut Macdonald-Laurier, les documents indiquent clairement que le gouvernement chinois se livre à un « génocide culturel » du peuple ouïghour.

Cela devrait encourager le gouvernement fédéral à envisager des sanctions à l’encontre de hauts responsables du gouvernement chinois en vertu de la législation canadienne sur la « loi Magnitsky », qui lui permet de cibler des auteurs de violations des droits de la personne, a déclaré M. Burton. L’approche canadienne actuelle n’a pas abouti à la libération de MM. Kovrig, Spavor ou Celil, a-t-il déclaré. « Nous retrouverions le respect du gouvernement chinois si nous montrions une colonne vertébrale », a estimé l’ancien diplomate à Pékin.