À Hong Kong, la révolte a gagné les urnes, et puis après?

Photo: Dale De La Rey Agence France-Presse Les partisants prodémocratie sont allés appuyer la poignée de manifestants retranchés dans l’Université polytechnique.

Elle s’est mise à crier et la foule a repris ses mots en choeur, à tue-tête. Des centaines de personnes rassemblées près de l’Université polytechnique de Hong Kong (PolyU) scandaient son slogan en écho pendant qu’à côté, un protestataire agitait un drapeau noir enluminé des idéogrammes de la révolte.

Deux douzaines d’irréductibles protestataires demandant des réformes sont encore retranchés dans l’établissement universitaire. Les élections de dimanche, dominées par le camp prodémocratie, n’ont rien changé à leur sort. D’où ce rassemblement de soutien de lundi soir.

Le manège des cris de la manifestante a duré peu de temps, moins d’une minute ; une autre, quelque part, a pris le relais comme harangueuse de foule. C’était le bon temps pour lui proposer une entrevue.

La crieuse n’a rien dit sous son masque et a fait signe de la suivre. Jusqu’à un grand gaillard tout heureux de répondre aux questions.

« Elle s’appelle May, c’est ma mère et elle ne parle pas anglais », a dit le jeune homme, étudiant dans un collège en travail social. Lui-même s’est présenté comme K.C., tout en précisant qu’il fallait l’appeler K, en prononçant « Kay », à l’anglaise. D’accord.

« Nous venons souvent ensemble aux manifestations, explique K. Nous sommes là pour poursuivre la lutte et pour encourager les gens à la poursuivre. »

Et que criait May ? « De l’argot. Un mot qui veut dire quelque chose comme « bad cop ». »

Ripous ou pas, ils plastronnaient, casqués, masqués à la mode antiémeute, sur une passerelle surplombant la foule. May, K et les autres étaient majoritairement revenus pour l’occasion aux habits noirs des manifestations — délaissés le jour du vote, afin de ne pas se faire épingler.

Photo: Stéphane Baillargeon Le Devoir Un protestataire agite un drapeau noir enluminé des idéogrammes de la révolte.

La hargne des manifestants pour les forces de l’ordre ne faiblit pas. Les élections de dimanche n’ont pas réglé cet aspect de la crise, gonflée depuis la première manifestation du 9 juin demandant le retrait d’une loi qui aurait permis d’extrader des Hongkongais vers la Chine continentale.

Depuis, les protestataires ont ajouté quatre autres demandes : la libération des personnes arrêtées, des excuses, une enquête sur la police et l’extension du suffrage universel.

Une étape fondamentale

Bernard, un autre jeune étudiant, a participé à cette toute première contestation, il y a près de six mois, comme il est s’est joint à l’action de lundi. Ses parents l’approuvent.

« Les gens sont de plus en plus fâchés contre la brutalité policière, dit-il en gardant son masque noir. La situation a dégénéré ces dernières semaines parce que les protestataires se sentent impuissants, en colère et désespérés. »

Photo: Stéphane Baillargeon Le Devoir Bernard

Bernard termine ses études dans un programme de science politique. Il se réjouit du surprenant résultat du scrutin, qui a donné le contrôle de 17 des 18 assemblées locales aux candidats prodémocratie.

« L’élection marque une étape fondamentale de la protestation, dit-il. C’est une très bonne chose. Les urnes ont rejoint la rue. Il était temps que le peuple reprenne la parole là aussi. Mais ce n’est pas la fin du mouvement, loin de là. Les cinq revendications de base demeurent. »

Pékin ne semble toujours pas près de plier. Les médias officiels de la Chine continentale ont passé sous silence le résultat du vote de dimanche tout en exigeant le retour de « la loi et l’ordre ». Une tentative d’un élu pour convaincre les autorités de délivrer les protestataires retranchés dans PolyU a également échoué lundi.

Vers une nouvelle escalade ?

La situation semble donc mûre pour une nouvelle escalade des affrontements.

« Les élections ne marquent assurément pas la fin des protestations dans la rue », juge Cyd Ho Sau-lan, qui lutte pour la démocratie et la justice sociale dans son Hong Kong natal depuis des décennies. Elle a été rencontrée dans un café d’un centre commercial très huppé de la ville, quelques heures avant le rassemblement près de PolyU.

« Les manifestations vont reprendre, prédit-elle. Le gouvernement pro-Pékin ne va même pas respecter le résultat des élections, qui étaient en fait un référendum sur la situation de crise. »

Il y a eu des viols et des meurtres suspects de protestataires au cours des derniers mois. La répression de Pékin, nous la vivons déjà.

 

En même temps, Mme Ho espère que les nouveaux élus prodémocratie, occupant 80 % des sièges, vont servir de modèles et rendre encore plus nécessaires et incontournables les réformes demandées.

« La pauvreté, les blocages en éducation ou la crise du logement sont aussi le résultat d’un système politique injuste et corrompu, dit Mme Ho. Des élections libres et justes de tous les dirigeants forceraient le gouvernement à répondre aux demandes du peuple. »

Elle-même a siégé comme conseillère législative de 1998 à 2016, toujours en ne faisant que la promotion de réformes démocratiques et d’extensions des droits individuels, y compris pour la communauté LGBTQ. Elle a cofondé le Labor Party de Hong Kong, le groupe prodémocratie The Frontier. Elle a récemment mis sur pied deux fondations venant en aide aux personnes arrêtées ou blessées pendant les manifestations. Des campagnes de financement ont permis d’amasser environ 15 millions de dollars pour ces activités d’entraide.

Cette fervente défenseuse de la démocratie a étudié l’allemand à Waterloo, au Canada. Elle souhaite que ce pays, comme les autres nations occidentales, s’inquiète davantage de ce qui se déroule à Hong Kong.

Elle cherche des yeux une caméra de surveillance. « Nous subissons le contrôle incessant, la reconnaissance faciale, dit-elle en terminant. Des gens sont kidnappés et transférés sur le continent, où ils sont torturés. Il y a eu des viols et des meurtres suspects de protestataires au cours des derniers mois. La répression de Pékin, nous la vivons déjà. »


Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat- Le Devoir.