La «machinerie» anti-Ouïghours de la Chine à découvert

Une femme se recueillait en mai dernier dans un cimetière ouïghour de la région du Xinjiang.
Photo: Greg Baker Archives Agence France-Presse Une femme se recueillait en mai dernier dans un cimetière ouïghour de la région du Xinjiang.

La fuite de documents du régime chinois, publiés par le New York Times samedi, permet de saisir l’ampleur de la persécution contre les ethnies musulmanes organisée par Pékin. Jusqu’alors sans preuve officielle, la communauté internationale ne pourra plus fermer les yeux.

Même l’univers paranoïaque et hypercontrôlé du Parti communiste chinois n’est pas à l’abri d’une trahison. Les documents fournis au New York Times par un lanceur d’alerte chinois, et mis en ligne samedi par le quotidien américain, apportent de nouvelles preuves de l’immense campagne de détention et de persécution des ethnies musulmanes du Xinjiang, une province de l’ouest de la Chine. Depuis des années, quelques chercheurs et médias étrangers, comme Libération, collectaient des données, recueillaient des témoignages, tentaient de contourner la censure phénoménale et les mensonges de Pékin sur le sujet. Ces documents, 96 pages de discours inédits du président Xi Jinping, 102 pages de discours de cadres du parti, 161 pages de directives et de rapports sur la surveillance des citoyens et 44 pages d’enquêtes internes, éclairent enfin « la façon dont la machinerie cachée de l’État chinois a mené à bien la plus vaste campagne d’internement du pays depuis l’ère Mao », selon les termes du New York Times.

Drones déguisés en pigeons

En quelques années, des sommes énormes vont être dépensées pour créer une société totalitaire digne du roman 1984 de George Orwell : caméras, drones déguisés en pigeons, reconnaissance faciale, collecte des données biométriques de tous les citoyens, bébés et vieillards compris (ADN, iris, empreintes, voix, sang, etc.), surveillance des communications et des déplacements… Mais les bonnes vieilles méthodes ne sont pas abandonnées pour autant. Les Ouïghours sont soumis à des interrogatoires musclés, à la résidence surveillée, à la séparation des familles, à l’endoctrinement des enfants, au harcèlement de la police — y compris sur le sol français, comme l’a démontré Libération dans plusieurs enquêtes. Au Xinjiang, porter une barbe ou refuser de boire de l’alcool devient un signe d’extrémisme musulman, puni de lourdes années de prison, par des tribunaux inféodés au Parti communiste chinois. Comme le résume Xi Jinping dans un des documents : « Pour nous, communistes, mener une guerre du peuple devrait être naturel. Nous sommes les meilleurs organisateurs possible. »

L’arrivée d’un haut fonctionnaire, Chen Quanguo, à la tête de la région en août 2016, marque une montée en puissance de la répression, qui s’apparente à un véritable génocide culturel. En trois ans, selon le chercheur allemand Adrian Zenz, au moins 1000 « camps de rééducation politique » sont construits. On estime qu’entre 1 et 3 millions de Ouïghours sont passés par les camps, ou s’y trouvent encore, victimes de lavage de cerveau, de punitions, de travail forcé. Pékin a nié leur existence avant de les baptiser « centres de formation professionnelle ». Dans les documents qui ont fuité, Xi Jinping ne donne pas expressément l’ordre d’enfermer à grande échelle la population. Mais il approuve l’intensification des programmes d’endoctrinement dans et hors des prisons : « Il faut que les criminels soient rééduqués et transformés. Et même après leur libération, leur éducation et leur transformation doivent continuer. »

Résistance dans le parti

Pour mener à bien cette répression impitoyable, la propagande est un outil crucial. Un guide fournit aux fonctionnaires les réponses à donner aux étudiants ouïghours qui, en rentrant chez eux pour les vacances, découvrent que leur famille, a disparu : « Quel que soit l’âge, tous ceux qui ont été infectés par le virus de l’extrémisme religieux doivent être soignés et mis en quarantaine avant que la maladie ne se répande. […] Vous devez être reconnaissants aux autorités d’avoir éloigné vos proches. »

Cette fuite massive de documents sensibles, qui provient sûrement d’une source haut placée, confirme que la dictature de Xi Jinping rencontre des résistances au sein du Parti communiste. On y apprend aussi que 12 000 enquêtes internes ont été menées au Xinjiang sur des cadres suspectés d’infractions à « la lutte antiterroriste », et que Wang Yongzhi, un haut fonctionnaire qui craignait que la surpopulation « ne favorise les conflits et accroisse le ressentiment », a été puni pour avoir relâché 7000 personnes des camps.

« Ne craignez rien si les forces hostiles [les pays démocratiques] gémissent ou si des forces hostiles dénigrent l’image du Xinjiang », disait Xi Jinping à ses cadres il y a cinq ans. Durant des années, ils ont pu réprimer sans entraves, la communauté internationale — États-Unis exceptés —, profitant de l’absence de preuves officielles pour éviter d’affronter la Chine sur le sujet. Avec ces révélations, le silence va être plus difficile à assumer.