La Chine impose un test des valeurs à tous ses journalistes

Une occasion de plus pour le Parti communiste chinois de mettre sa propagande au service de la fabrication du consentement au sein de sa population.
Photo: Wang Zhao Agence France-Presse Une occasion de plus pour le Parti communiste chinois de mettre sa propagande au service de la fabrication du consentement au sein de sa population.

C’est ce qu’on appelle aussi un test des valeurs. Le régime autocratique chinois se prépare à vérifier dans les prochaines semaines la loyauté de l’ensemble des journalistes du pays envers le président Xi Jinping et la pensée communiste du leader, et ce, par l’entremise d’un examen massif et d’une application pour téléphone. Entre modernité et censure, l’exercice vise à exclure les « mauvais soldats », mais surtout à renforcer l’emprise du gouvernement sur l’environnement médiatique dans un pays placé au 177e rang sur 180 dans le classement de la liberté de la presse publié par Reporters sans frontières (RSF). Devant l’Érythrée, la Corée du Nord et le Turkménistan.

Pour commencer, 10 000 journalistes et éditeurs de la région de la capitale, Pékin, oeuvrant au sein de 14 médias en ligne contrôlés par l’État, vont prendre part dans le courant du mois d’octobre à une première vague de tests, a révélé cette semaine le South China Morning Post, qui fait référence à une note envoyée à ces entreprises de presse par les instances contrôlant l’information. Une deuxième vague devrait par la suite cibler les journalistes du reste du pays. La réussite de cet examen va devenir conditionnelle au renouvellement de la carte de presse, obligatoire pour pratiquer le métier dans l’empire du Milieu.

Le journalisme plus libre ne vient pas de l’intérieur, mais est plutôt alimenté par des Chinois depuis Taïwan ou les États-Unis

« Plus rien ne nous étonne avec la Chine aujourd’hui, laisse tomber à l’autre bout du fil Isabelle Henrion-Dourcy, professeure d’anthropologie à l’Université Laval. Le virage autoritaire de Xi s’est traduit depuis son arrivée au pouvoir par un resserrement des libertés des journalistes, des internautes, des artistes, des intellectuels… Toute forme d’expression publique est sévèrement contrôlée et cet examen n’est rien de plus qu’une façon de renforcer les démonstrations publiques de loyauté envers le gouvernement. »

La mesure tombe d’ailleurs au moment où la République populaire de Chine se prépare à célébrer en grande pompe ses 70 ans, le 1er octobre prochain. Une occasion de plus pour le Parti communiste chinois de mettre sa propagande au service de la fabrication du consentement au sein de sa population.

Propagande de poche

L’examen va passer par l’application mobile « Xuexi Qiangguo » — traduction libre : « étudier pour renforcer la nation » — lancée plus tôt cette année afin de répandre dans les univers numériques la propagande du parti unique et la pensée du leader chinois. Cette application, produite par le Département de la propagande du Comité central du Parti communiste chinois, est une sorte de version contemporaine du Petit livre rouge de Mao Zedong, que tous les membres du Parti communiste chinois et les citoyens en position d’autorité dans les danwei, les « unités de travail » des entreprises collectives, ont été contraints de télécharger pour prêter allégeance au parti. Elle rassemble des articles, des vidéos et des documentaires, régulièrement mis à jour, qui exposent la philosophie politique de Xi Jinping. Le nom de l’appli joue d’ailleurs sur un double sens linguistique : Xuexi (« étudier »), en intégrant le nom de famille du président, peut aussi vouloir dire, « étudier Xi ».

Selon le site Web Sohu.com, dès lundi, une série de questions idoines vont être ajoutées à l’application afin de permettre aux journalistes de se préparer pour leur prochain examen de conformité aux valeurs du régime chinois. Plusieurs éditeurs ont annoncé qu’ils allaient tenir des rencontres au sein de leur rédaction pour étudier en groupe. Jusqu’à maintenant, les journalistes chinois, tous employés par le gouvernement, devaient comme préalable à leur « certification » répondre à un ensemble de questions sur l’idéal journalistique selon Karl Marx. Depuis 2013, Xi Jinping a imposé des cours de marxisme à l’ensemble des travailleurs de l’information.

Annihiler le débat

« Du bas jusqu’en haut [de la hiérarchie], je ne pense pas que l’on va pouvoir éviter ce test », a indiqué sous le couvert de l’anonymat un journaliste de la région du Shandong, cité par The Guardian. « Cela reste une mesure pour réduire le débat public », a-t-il ajouté.

L’autocensure est répandue chez les journalistes en Chine, qui font face à la prison lorsqu’ils essayent d’enquêter sur des cas de corruption ou d’injustices impliquant forcément des membres du Parti communiste. En juillet dernier, les autorités ont présenté une nouvelle loi visant à condamner également tout citoyen qui publierait des informations contrevenant à « moralité sociale » ou qui pourraient avoir des « répercussions sociales négatives ».

« Le prix à payer pour la dissidence est aujourd’hui très grand en Chine, dit Mme Henrion-Dourcy. Pour les journalistes, cela n’a rien de nouveau. Le journalisme plus libre ne vient pas de l’intérieur, mais est plutôt alimenté par des Chinois depuis Taïwan ou les États-Unis », et qui n’ont pas à se conformer à ce nouveau test des valeurs.

En 2016, le président Xi Jinping avait qualifié les journalistes chinois de « ligne de front de la propagande » en les invitant symboliquement à prendre le nom du parti comme « nom de famille ». Un appel généralement très bien reçu.

« La société chinoise doit renforcer sa connaissance de la politique et diriger correctement l’opinion publique, a indiqué un reporter de la province du Guizhou dans les pages du Guardian. Les médias occidentaux peuvent parler de ce qu’ils veulent, mais ils le font aussi en respectant l’idéologie de leur pays. »

Depuis 10 ans, la Chine a investi pour moderniser ses réseaux de communication, mais également pour renforcer l’emprise du gouvernement sur le message, autant à l’intérieur du pays qu’à l’étranger, révélait il y a quelques mois Reporters sans frontière (RSF) dans un rapport. « Pékin fait enfin appel à l’intimidation et à la violence pour faire taire les voix dissidentes, y compris dans les démocraties, résumait l’organisme. » Des journalistes indépendants aux rédactions des grands médias, des maisons d’édition aux plateformes des réseaux sociaux, plus aucun maillon de la chaîne de production de l’information n’est désormais à l’abri de la « main invisible » de Pékin.

« Dans l’esprit du régime de Pékin, les journalistes n’ont pas vocation à être un contre-pouvoir, mais au contraire à servir la propagande des États, déclarait alors Christophe Deloire, secrétaire général de RSF. Si les démocraties ne résistent pas, Pékin fera en sorte d’imposer son antimodèle et la propagande “à la chinoise” envahira peu à peu les médias du monde, faisant concurrence au journalisme tel que nous le connaissons », a-t-il prévenu.