Révolte: une victoire impossible

Les dégâts subis par le Conseil législatif à la suite d’une effraction de manifestants étaient visibles lors d’une visite des médias le 3 juillet à Hong Kong. On peut lire sur le graffiti: «HK n’est pas la Chine».
Photo: Anthony Wallace Agence France-Presse Les dégâts subis par le Conseil législatif à la suite d’une effraction de manifestants étaient visibles lors d’une visite des médias le 3 juillet à Hong Kong. On peut lire sur le graffiti: «HK n’est pas la Chine».

Dans une fronde sans précédent contre Pékin depuis la rétrocession de la ville côtière à la Chine en 1997, les Hongkongais se braquent, se hérissent et se révoltent avec fougue depuis maintenant près de deux mois contre l’érosion de leurs libertés.

Aux manifestations pacifiques réunissant des foules impressionnantes s’est greffée la semaine dernière une tendance violente qui a occupé et saccagé le parlement. Un cri entendu aux quatre coins de monde, mais qui restera fort probablement sans écho dans cette marche inexorable de la principale place financière d’Asie vers une intégration totale et complète dans l’Empire du Milieu.

Car une chose est certaine : le triomphe des manifestants est quasi impossible. « Il n’y aura aucun gain au niveau du processus de démocratisation », affirme Éric Boulanger, codirecteur de l’Observatoire de l’Asie de l’Est de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). « Il pourrait y avoir quelques petites concessions, ajoute Jacques Lévesque, professeur de science politique à l’UQAM. Mais ça ne pourra jamais aller aussi loin que ce que voudraient les manifestants. »

Puisque la révolte des parapluies a échoué, on voit aujourd’hui des manifestants qui sont prêts à utiliser la violence pour forcer le gouvernement à écouter leurs demandes

Le seul succès possible : une atténuation des ardeurs de Pékin dans son appétit sans cesse grandissant pour affermir sa mainmise sur le territoire semi-autonome.

En négociant le retour de Hong Kong dans le giron chinois en 1997, le Royaume-Uni s’était assuré de garantir le maintien des assises politique, économique et juridique du territoire jusqu’en 2047. Mais à cette date, Hong Kong — souvent dépeinte comme la porte d’entrée vers le marché chinois — deviendra une ville chinoise comme une autre.

Mise à niveau

« Le gouvernement chinois est en train de préparer cette fusion, cette absorption », explique Éric Boulanger. Pékin grappille donc progressivement les droits et libertés des Hongkongais, étiole le système juridique du territoire et dépèce toute envolée démocratique qui pourrait enivrer sa population afin que la transition, dans 28 ans, soit la plus souple possible.

Et les garanties données au Royaume-Uni lors de la rétrocession de Hong Kong ne semblent aucunement embarrasser le régime communiste. « La Chine ne cherche pas à respecter ce document, soutient Éric Boulanger. Depuis la signature, Pékin a dit que l’entente avec le Royaume-Uni a seulement une valeur historique et qu’elle ne devrait pas dicter l’orientation de sa politique sur Hong-Kong. »

Le dépôt du projet de loi autorisant les extraditions vers la Chine continentale — la bougie d’allumage des manifestations monstres des dernières semaines — s’inscrit dans cette « mise à niveau » des lois hongkongaises à celles de la Chine. Un projet depuis suspendu par la chef de l’exécutif, Carrie Lam, mais pas pour autant annulé.

En 2014, un mouvement similaire, appelé la révolte des parapluies, avait conduit les Hongkongais à manifester massivement pendant plus de deux mois dans les rues de la ville côtière pour réclamer l’élection du chef de l’exécutif au suffrage universel. Un mouvement pro-démocratie et essentiellement pacifique, mais qui s’était essoufflé sans avoir obtenu gain de cause.

« Puisque la révolte des parapluies a échoué, on voit aujourd’hui des manifestants qui sont prêts à utiliser la violence pour forcer le gouvernement à écouter leurs demandes », analyse Éric Boulanger.

Arrestations

Lundi dernier, dans une réaction surprenante, les forces de l’ordre sont restées en retrait, alors que des dizaines de jeunes forçaient les portes du parlement, vandalisaient l’édifice et, dans un geste d’affront ultime, faisaient flotter le drapeau colonial britannique dans l’hémicycle. Le lendemain, la rhétorique de condamnation tous azimuts des actes « extrêmement violents, bouleversants et choquants » s’en est suivie, le tout accompagné de photos et de vidéos des jeunes en furie.

« C’était peut-être une façon de rendre le mouvement éminemment condamnable, justifiant par la suite la nécessité d’une répression », pointe en guise de réponse Jacques Lévesque, qui se dit d’ailleurs « extrêmement inquiet » pour la suite des choses. Le souvenir du massacre de la place Tian’anmen flotte dans bien des mémoires avec une inquiétude renouvelée ces jours-ci.

« Les arrestations des manifestants les plus radicaux, ceux qui ont pris d’assaut le conseil législatif [LegCo], viennent de commencer », a rapporté vendredi au Devoir le journaliste canadien Andrew Work, qui réside à Hong Kong depuis 23 ans. « L’ambiance est tendue. »

Aucun bilan officiel quant au nombre d’arrestations n’a encore été rendu public. Mais on sait déjà qu’une autre manifestation est prévue pour dimanche. « Si le gouvernement n’écoute pas un million de manifestants pacifiques et raisonnables, alors les protestataires non pacifiques et non raisonnables vont prendre le dessus, souligne Andrew Work. Et si deux millions de manifestants pacifiques envahissent les rues et que le gouvernement continue de faire la sourde oreille, alors attendez-vous à ce qu’encore plus de protestataires radicaux prennent le relais. »

Peuple vs argent

Pour mater le mouvement, quelques concessions, essentiellement cosmétiques, seront probablement offertes aux manifestants. « Ils vont probablement essayer de jouer sur les divisions possibles à l’intérieur du mouvement, estime Jacques Lévesque. Ce n’est pas un mouvement discipliné, organisé, donc c’est probablement possible de diviser les manifestants. » Mais même si Carrie Lam démissionnait, par exemple, le ou la prochain chef de l’exécutifserait encore une fois « une marionnette de Pékin », pour reprendre l’expression des manifestants.

Car bien que le système politique de Hong Kong soit un peu plus démocratique que celui de la Chine, le chef de l’exécutif est choisi par un collège électoral à partir d’une liste de trois candidats approuvés par Pékin.

Photo: Andy Wong Associated Press Une nouvelle série de manifestations doivent avoir lieu en fin de semaine dans la ville. Vendredi soir au Chater Garden, le mouvement des «mères de Hong Kong» s’est rassemblé, en appui aux jeunes protestants. Elles condamnent la chef de l’exécutif, Carrie Lam, qualifiée de «marionnette de Pékin». On peut lire sur l’affiche: «Ensemble nous restons unis».

Mais là où la volonté du peuple se heurtera inexorablement au mur communiste, la puissance de l’argent pourrait, elle, faire fléchir, ou du moins faire réfléchir Pékin. « L’aspect qui pourrait changer la donne, c’est si on voyait une situation économique différente à Hong Kong, si beaucoup d’institutions financières quittaient la ville ou si des compagnies déménageaient leurs sièges sociaux », fait valoir Éric Boulanger.

Pour l’instant, rien n’indique un mouvement en ce sens. Bernard Pouliot, un homme d’affaires québécois installé à Hong Kong depuis 41 ans, rapporte que la communauté d’affaires était majoritairement contre le projet de loi sur l’extradition. « Mais je ne pense pas que quiconque va se retirer du marché de Hong Kong en raison des événements. Je ne vois aucune raison », assure-t-il, lorsque joint à Hong Kong.

« Tous les gens ici réalisent que dans 28 ans, Hong Kong ça va être la Chine et 28 ans, ça passe vite. » D’ici là, il croit que Pékin enverra plus de Chinois continentaux s’installer dans la ville côtière afin de diluer ses élans protestataires.

Drew Stuart Dorweiler, directeur général et directeur pour l’Asie de IJW & Co, une banque d’investissement montréalaise installée à Hong Kong depuis quatre ans, est tout aussi flegmatique. « Je ne suis pas du tout inquiet. On s’attendait à ce type de réaction de la Chine et lorsqu’il y a des changements, il y a souvent de la résistance. Mais c’est business as usual. »

« C’est beaucoup plus facile de faire des affaires à Hong Kong qu’ailleurs en Asie, fait valoir Charles Labrecque, gestionnaire de recherche à la Fondation Asie Pacifique pour le Canada. Il y a beaucoup moins de barrières tarifaires qu’en Chine. » D’ailleurs, la Bourse de Hong Kong est en hausse malgré le mouvement de protestation, fait-il remarquer. Dans le dernier mois, celle-ci a connu un gain de 7 %. Comme quoi la porte d’entrée vers le marché chinois est encore bien ouverte.