Mépris chinois sur la ville État de Hong Kong

En début de semaine, la police de Hong Kong a procédé à de nombreuses fouilles, ce qui a contribué à faire monter la colère des manifestants.
Photo: Isaac Lawrence Agence France-Presse En début de semaine, la police de Hong Kong a procédé à de nombreuses fouilles, ce qui a contribué à faire monter la colère des manifestants.

C’est une mobilisation historique qui s’est mise en marche cette semaine à Hong Kong pour défier le pouvoir de Pékin et ses intentions à peine voilées d’éroder les libertés civiles sur cet ex-territoire britannique rétrocédé à la Chine en 1997. Une résistance justifiée, estime le sinologue Serge Granger, professeur à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, mais sans doute vaine, face à une superpuissance prête à tout pour imposer son modèle social et politique à Hong Kong, y compris à nier l’autonomie de cette région administrative spéciale, pourtant garantie par la rétrocession jusqu’en 2047. Propos recueillis par Fabien Deglise.

L’ampleur de la mobilisation contre la réforme des lois d’extradition pour permettre le transfert d’accusés de Hong Kong vers la Chine continentale semble exceptionnelle vue de loin. Est-ce vraiment le cas ?

C’est un mouvement unique, en effet, depuis la rétrocession du territoire à la Chine par le Royaume-Uni en 1997 et depuis la révolte des parapluies de 2014, où des milliers de gens étaient alors descendus dans les rues pour dénoncer les atteintes aux processus démocratiques lors des élections locales. Cette fois-ci, l’opposition rejoint un plus grand nombre de Hongkongais, qui voient dans le projet de loi discuté une atteinte à leurs libertés fondamentales et au système de justice de Hong Kong. Elle est nourrie par la peur de perdre en autonomie.

Il n’existe pas de traité d’extradition entre la Chine continentale et Hong Kong, ce qui semble particulier pour ces régions limitrophes. N’y a-t-il pas moyen de corriger ce manque sans déclencher le pire ?

La Chine n’est pas un État de droit, mais bien un État de loi. Et ces lois sont arbitraires, ce qui est bien au coeur du problème. Le projet de loi veut favoriser l’extradition vers la Chine continentale de personnes accusées pour des crimes passibles de sept ans de prison ou plus. Cela touche les Hongkongais comme des ressortissants étrangers vivant ou étant de passage à Hong Kong. Et la tentation peut être forte pour Pékin de profiter de ce cadre pour régler des comptes avec d’autres États ou pour faire taire des opposants ou critiques du régime chinois. Il serait possible alors de porter des accusations frivoles pour espionnage contre des étrangers vivant à Hong Kong ou des Hongkongais, de les placer face à une peine de 10 ans de prison et plus et de les extrader vers Pékin. Cette loi pourrait donc tuer tout discours critique à l’endroit de la Chine, et les Hongkongais ne veulent pas vivre avec cette perspective.

La seconde lecture du projet de loi a été repoussée cette semaine. Croyez-vous que Carrie Lam, chef de l’exécutif de Hong Kong, va finir par céder face à la pression de la rue ?

Si ce n’est pas elle qui va porter cette réforme, ce sera quelqu’un d’autre. Mme Lam a les mains liées par Pékin. Si elle est là, c’est parce que le régime chinois le veut bien et le régime va aller jusqu’au bout pour mener à terme sa réforme de la justice. Dans les prochains jours ou dans les prochaines semaines, il va y avoir des changements cosmétiques, puis le pouvoir chinois va revenir à la charge. Nous sommes face à une puissance qui, en devenant une superpuissance, cherche à imposer son modèle social et politique à tous ses partenaires et voisins. Hong Kong n’échappe pas à ce principe qui n’a rien d’étonnant. Les démocraties libérales font la même chose.

Photo: Anthony Wallace Agence France-Presse Mercredi, les tensions se sont mutées en violences.

Alors que la jeunesse de Hong Kong a prévenu jeudi que le mouvement n’avait pas d’autres choix que de se radicaliser, y a-t-il un risque réel de dérapage ?

Pékin doit certainement être en train d’évaluer le coût-bénéfice quand au maintien de la ligne dure. Il est aussi en train d’infiltrer la société civile hongkongaise avec l’intention d’isoler les leaders du mouvement, pour en réduire peu à peu l’ampleur.

Cette tentative d’appliquer la justice arbitraire de Pékin sur le territoire de Hong Kong peut-elle finir par nuire à l’avenir de ce territoire autonome ?

Même s’il prend pour justification des accusations pénales ou des cas de criminels profitant des particularités judiciaires de Hong Kong pour ne pas faire face à la justice chinoise, ce projet de réforme est surtout politique et ne peut que miner la confiance des Hongkongais et des étrangers envers ce territoire et ses institutions. C’est très dangereux pour Hong Kong, qui est une place financière forte pour l’Asie et qui a besoin d’une transparence financière et judiciaire pour le rester. Le problème, c’est que dans l’état actuel des choses, la Chine continentale pourrait très bien se passer de Hong Kong. Mais l’inverse n’est pas vrai, ce qui place cette ville-État dans une situation délicate face aux exigences de Pékin dans la réforme de la justice.