Les rues de Hong Kong emplies de contestation

Plus d’un million de citoyens ont manifesté dimanche, selon les organisateurs.
Photo: Philip Fong Agence France-Presse Plus d’un million de citoyens ont manifesté dimanche, selon les organisateurs.

Une marche contre un projet de loi d’extradition vers la Chine continentale a réuni des centaines de milliers de personnes, dimanche, à Hong Kong. Il s’agit de l’une des manifestations les plus importantes depuis la rétrocession de l’ancienne colonie britannique à la Chine, en 1997, qui avait été le théâtre de heurts avec les autorités policières.

C’est sous une chaleur accablante que les manifestants ont marché dans les rues de l’île principale pour protester contre le projet de loi des autorités hongkongaises pro-Pékin. « Non à l’extradition », pouvait-on lire sur des affiches rouges. Certains protestataires ont également réclamé la démission de la chef de l’exécutif hongkongais, Carrie Lam.

La marche s’est déroulée dans le calme, mais des affrontements se sont produits peu après minuit, d’après un journaliste de l’Agence France-Presse.

Des protestataires ont lancé des bouteilles et ont fait usage de barrières métalliques contre des policiers. Ces derniers tentaient de chasser à l’aide de gaz poivré un groupe qui désirait rester devant le Conseil législatif. Au moins un policier a été aperçu avec le visage ensanglanté.

L’un des organisateurs de la manifestation avait plus tôt affirmé devant la foule que l’événement avait réuni « 1,03 million de personnes ». Les autorités policières ont de leur côté estimé le nombre de protestataires à 240 000. Selon ce dernier nombre, il s’agit de la seconde manifestation la plus importante depuis la rétrocession de Hong Kong à Pékin. Plus de 2000 policiers ont été mobilisés pour encadrer les manifestants.

 

« Le gouvernement ne peut pas ignorer ces chiffres », a déclaré à l’AFP Peter Chan, un manifestant de 21 ans. « Si vraiment ils choisissent de ne pas répondre à nos exigences, nous n’écarterons pas d’autres actions. »

Le gouvernement a déclaré dans un communiqué obtenu par l’AFP dimanche soir que la manifestation est « un exemple de la façon dont les habitants de Hong Kong exercent leur liberté d’expression ». Il a toutefois appelé les parlementaires à poursuivre la discussion autour du projet de loi.

D’après ses détracteurs, celui-ci mettrait la population à la merci de la justice chinoise, jugée opaque. De nombreux manifestants ont déclaré qu’ils ne croyaient plus aux engagements de l’exécutif hongkongais de ne pas envoyer en Chine continentale les personnes qui critiquent le pouvoir à Pékin.

Le projet de loi a plusieurs fois été critiqué au cours des dernières semaines. Des magistrats l’ont dénoncé anonymement dans les médias, environ 3000 avocats souvent habillés en noir ont défilé silencieusement dans les rues jeudi et les deux principales associations de juristes de l’ancienne colonie britannique ont appelé à repenser le projet de loi. Les milieux des affaires ont également ajouté leurs critiques à celles proférées par les États-Unis, le Canada et plusieurs gouvernements européens. Le 30 mai dernier, le Royaume-Uni et le Canada avaient conjointement déclaré qu’il était essentiel que les accords d’extradition à Hong Kong respectent l’autonomie de la région par rapport à la Chine continentale, en confornité avec le concept « un pays, deux systèmes ».

«Nous sommes préoccupés par l’effet potentiel de ces propositions sur le grand nombre de citoyens canadiens et britanniques à Hong Kong, sur la confiance des entreprises et sur la réputation internationale de Hong Kong. En outre, nous pensons qu’il existe un risque que les propositions aient un impact négatif sur les droits et libertés énoncés dans la déclaration commune sino-britannique. Il est essentiel que les accords d’extradition à Hong Kong soient conformes au principe “Un pays, deux systèmes” et respectent pleinement le degré élevé d’autonomie de Hong Kong. Nous avons clairement exprimé ces points de vue dans nos conversations respectives avec le gouvernement de Hong Kong », ont écrit la ministre fédérale des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, et le secrétaire d’État des Affaires étrangères et du Commonwealth du Royaume-Uni, Jeremy Hunt.

On craint également que cette loi ne nuise à l’attractivité de Hong Kong en tant que centre économique et financier mondial

« Outre les résidents de Hong Kong, les ressortissants de tous les pays courront potentiellement plus de risques si le projet de loi est adopté. Même si les autorités de Hong Kong ont tenté de rassurer la population par l’entremise de certaines concessions légales et en promettant de limiter l’application de loi aux affaires criminelles, il y a une profonde méfiance de la part des résidents étant donné que Pékin a renforcé sa mainmise sur Hong Kong au cours des cinq dernières années. On craint également que cette loi ne nuise à l’attractivité de Hong Kong en tant que centre économique et financier mondial, un statut qui est lié au fait que ses habitants jouissent d’une bien plus grande liberté qu’en Chine continentale », a résumé dans un courriel au Devoir le professeur au Département d’affaires internationales de l’Université Temple, à Tokyo, et chercheur à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques Benoît Hardy-Chartrand.

Les autorités hongkongaises souhaitent faire approuver ce texte. Il permettrait les renvois vers des pays, incluant la Chine continentale, avec lesquels il n’y a pas d’accord d’extradition. Selon l’exécutif de Hong Kong, la loi comblerait un vide juridique et est nécessaire pour permettre l’extradition d’un Hongkongais recherché pour meurtre vers Taïwan. Les critiques du dossier estiment toutefois qu’il n’est qu’un prétexte pour satisfaire la Chine.

Une seconde lecture du projet de loi aura lieu mercredi au Conseil législatif pour être inscrit au journal officiel d’ici la fin du mois de juillet.

Un défi pour l’exécutif de Hong Kong

La forte mobilisation à la manifestation posera un défi à la dirigeante de l’exécutif de Hong Kong, Carrie Lam. Si elle ignore l’ampleur des critiques face au projet de loi, cela pourrait attiser la colère des Hongkongais et entraîner une mobilisation de la taille du « Mouvement des Parapluies », survenu en 2014.

Les organisateurs de la manifestation ont prévenu que leurs actions monteront « en puissance » si le gouvernement fait fi de leur opposition au projet de loi. Toutefois, des hésitations de la part de Carrie Lam pourraient avoir pour effet d’encourager les opposants au projet, en plus de susciter le mécontentement de Pékin, où plusieurs hauts responsables du Parti communiste ont déclaré leur soutien au projet de loi.

Jusqu’en 2047, Hong Kong doit posséder un statut semi-autonome et ses citoyens des libertés qui n’existent pas en Chine continentale, en vertu de l’accord de rétrocession conclu entre Londres et Pékin.

Une série de disparitions de critiques de Pékin à Hong Kong, incluant un groupe d’éditeurs et un homme d’affaires sino-canadien, Xiao Jianhua, qui sont par la suite réapparus sur le continent chinois, alimente les soupçons envers la Chine. Interviewé par l’AFP, un manifestant qui oeuvre dans l’industrie artistique, Leo Yuen, a qualifié ces disparitions de « terrifiantes ». « On peut voir comment cela pourrait arriver encore facilement si la loi était adoptée », a-t-il prédit.

Avec l'Agence France-Presse