Une victoire historique pour le populiste Modi

Le premier ministre indien, Narendra Modi
Photo: Prakash Singh Agence France-Presse Le premier ministre indien, Narendra Modi

C’est une victoire écrasante pour le premier ministre indien Narendra Modi, dont la coalition est allée chercher jeudi une majorité écrasante aux élections législatives. Depuis 1984, aucun parti indien n’avait réussi ce doublé d’une élection à une autre, même si les conditions étaient loin d’être gagnantes, estime en entrevue au Devoir la spécialiste de l’Inde Reeta C. Tremblay, professeure au Département de science politique de l’Université de Victoria en Colombie-Britannique.

Doit-on s’étonner du résultat de ces législatives ?

On s’attendait à un vote de contestation dans la foulée de deux décisions très impopulaires prises par le gouvernement : le retrait du jour au lendemain de deux billets de banque — les billets de 500 et de 1000 roupies —, qui a affecté le quotidien des pauvres, et l’introduction d’une taxe sur les produits et services qui a eu des effets négatifs sur les petites entreprises. Qui plus est, le ralentissement de l’économie au cours des deux dernières années, les difficultés des agriculteurs et la lenteur de la croissance de l’emploi auraient pu jouer contre le Parti du peuple indien, le Bharatiya Janata Party (BJP) de Modi.

Mais finalement, c’est un plébiscite pour sa politique que les urnes viennent d’exprimer ?

Depuis la semaine dernière, les sondages indiquaient un gouvernement majoritaire pour l’Alliance démocratique nationale (NDA), dont le parti de Modi fait partie. La surprise de la nuit dernière, c’est le caractère massif du mandat que les citoyens indiens lui ont confié. Ce succès retentissant du BJP constitue une reconnaissance du leadership du premier ministre dont le succès repose sur une combinaison de facteurs…

… dont le populisme fait partie ?

Ce populisme s’incarne dans son image d’homme fort qui peut prendre des décisions importantes, mais aussi de l’homme ordinaire et pauvre qui a mis fin au règne dynastique de la famille Nehru-Gandhi. Modi s’est fait le défenseur du pays à tout prix. Il représente une Inde forte qui s’appuie sur la majorité hindoue et sur ses craintes des minorités religieuses et culturelles pour défendre les frontières indiennes et rétablir la crédibilité de l’Inde sur la scène internationale.

Mais son bilan économique et social reste malgré tout mitigé ?

Bien que l’opposition lui ait reproché un ralentissement de l’économie, l’Inde continue de maintenir une croissance économique solide avec une augmentation du PIB de 6 à 7 % par an. Les gens sont prêts à pardonner à Modi les promesses de son programme de développement non tenues au cours des cinq dernières années. Ils le préfèrent à une opposition désorganisée et fracturée et lui donnent le crédit pour les programmes de construction de toilettes, de fourniture de combustibles à cuisson plus propres, d’ouverture des comptes en banque pour les plus démunis, d’alimentation en électricité de villages isolés. Au-delà des résultats, il inspire toujours confiance.

L’énorme victoire de Modi, c’est aussi une défaite significative pour le Congrès national indien de Rahul Gandhi ?

Il n’existe actuellement aucune opposition viable capable de défier le leadership de Modi. Rahul Gandhi est le petit-fils d’Indira Gandhi et arrière-petit-fils de Nehru. Dans la circonscription d’Amethi, cette famille n’avait jamais été vaincue. Or sa défaite lors de ces élections est hautement symbolique. [Il a perdu son siège par plus de 45 000 voix au profit de Smriti Irani du BJP]. Elle témoigne du rejet de la famille la plus prestigieuse de l’Inde.

À quoi les citoyens doivent-ils s’attendre pour les cinq prochaines années ?

À un parti au pouvoir qui va tenter de diviser davantage l’Inde sur une base religieuse en encourageant les extrémistes hindous à faire pression pour une Inde hindoue. Les minorités musulmanes, comme les autres, vont se sentir constamment menacées. Toute opinion dissidente portant sur la protection des minorités ou sur le maintien d’une Inde laïque va être qualifiée d’antinationale et de non patriotique. Et nous pouvons nous attendre à des troubles persistants dans la vallée du Cachemire, où les citoyens musulmans mènent un mouvement de sécession depuis 30 ans.