L’«hindouïté» a fait son nid dans les cercles du pouvoir

Sous Narendra Modi, l’idéologie de l’« hindouïté » a plus que jamais fait son chemin dans les cercles de pouvoir en Inde. Dans la rue, l’affirmation identitaire de la majorité s’est traduite par une hausse des crimes contre les minorités.

Il n’existe que deux types d’Indiens : les hindous, et les hindous qui s’ignorent. L’hindouisme n’est pas une religion, mais un mode de vie et un état d’esprit compatibles avec toutes les pratiques religieuses, y compris l’islam et le christianisme. C’est en somme l’idée derrière l’hindutva, ou « hindouïté », l’idéologie promue par Narendra Modi et son Parti du peuple indien (BJP).

Le premier ministre sortant assure ainsi ne faire aucune discrimination entre les 80 % de citoyens indiens de confession hindoue et ceux issus de minorités religieuses. « Mon gouvernement n’a rien fait pour les musulmans et il ne fera rien pour eux dans le futur. Mon administration n’a rien fait pour les hindous non plus. Nous travaillons seulement pour le bien-être des gens », a-t-il réitéré récemment en entrevue à une chaîne télévisée indienne.

Dans la tête des tenants de l’hindouïté, tout ce qui est bon pour l’hindouisme est bon pour le pays.

Il y a encore six ans, Riyas Khan, un musulman pratiquant de Nagpur, voulait croire à cette harmonie possible entre les hindous nationalistes et les citoyens issus de groupes minoritaires. Il a joint la Plateforme nationale musulmane (MRM), une aile du puissant Rashtriya Swayamsevak Sangh (Organisation volontaire nationale, RSS), le groupe nationaliste hindou d’extrême droite auquel Narendra Modi et plusieurs membres de son entourage ont appartenu durant leur jeunesse.

« On nous avait juré que ce n’était pas un groupe politique et qu’on voulait aider les musulmans à obtenir une meilleure éducation, raconte le technicien en câblodistribution de 38 ans. Mais quand le BJP est arrivé au pouvoir en 2014, on nous a dit que nous devions travailler pour eux. On nous avait promis des places dans des comités gouvernementaux pour les minorités et d’autres avantages, mais nous n’avons rien reçu. »

Mon gouvernement n’a rien fait pour les musulmans et il ne fera rien pour eux dans le futur. Mon administration n’a rien fait pour les hindous non plus. Nous travaillons seulement pour le bien-être des gens.

Riyas a fini par réaliser que le RS et le BJP cherchaient seulement à l’utiliser pour prouver qu’ils n’étaient pas antimusulmans et que les musulmans appuyaient les revendications hindouistes. « Nous avons beaucoup fait pour eux, mais quand nous avons demandé au RSS si nous pouvions tenir une célébration de rupture du jeûne sur leur terrain, ils ont catégoriquement refusé. »

En novembre l’an dernier, les membres de la Plateforme nationale musulmane se sont fait demander de poser pour les photographes en tenant des affiches où on pouvait lire : « Nous jurons sur Dieu que nous allons construire le temple ici même. » Plusieurs membres ont quitté l’organisation après cet incident, dont Riyas, qui a joint le Parti du Congrès. Car le temple auquel faisait référence l’affiche est au coeur de l’une des disputes les plus explosives entre hindous et musulmans en Inde.

Le temple de la discorde

En décembre 1992, des militants du BJP, du RSS et d’autres groupes de la famille safran — la couleur des nationalistes hindous — ont détruit une mosquée dans le nord de l’Inde. Selon eux, elle avait été édifiée sur le lieu prétendu de naissance de Ram, un roi important dans la mythologie hindoue.

La démolition de la mosquée Babri a déclenché une vague de violence à travers le pays qui a fait plus de 2000 victimes, principalement des musulmans.

Photo: Sajjad Hussain Agence France-Presse Des musulmans partisans du Social Democratic Party indien soulignaient, en décembre dernier, le 26e anniversaire de la destruction de la mosquée de Babri par des intégristes hindous. Le temple plusieurs fois centenaire est aujourd’hui considéré comme un symbole de la confrontation religieuse dans le pays.  

Depuis un quart de siècle, la Cour suprême repousse sa décision sur le litige de propriété du terrain où se trouvait la mosquée. Dans son programme électoral, le BJP promet de tout faire pour que soit construit le temple à Ram. Questionné récemment par la télévision indienne à savoir s’il désirait personnellement voir un temple sur ce site, Narendra Modi a répondu : « Qui ne le voudrait pas ? »

Selon un sondage réalisé au début de l’année, 22 % des Indiens ne veulent pas du temple, contre 69 % qui approuvent son édification. La firme de sondage n’a toutefois pas ventilé les résultats en fonction de l’appartenance religieuse des répondants. Pour les nationalistes hindous, s’opposer à la construction du temple à Ram, c’est s’opposer aux intérêts de l’Inde entière.

Au nom d’une vache

Idem en ce qui a trait à la question de l’abattage des vaches — animal sacré pour plusieurs hindous —, une pratique que le gouvernement de Narendra Modi cherche à faire interdire à la grandeur du pays, mais à laquelle certains États résistent. L’arrivée au pouvoir du BJP en 2014 a donné une légitimité — non légale, mais politique — aux milices autoproclamées de défense de la vache qui s’en prennent aux gens soupçonnés de détenir de la viande bovine ou de transporter des vaches dans le but de les abattre.

Violences en hausse

Les violences entre hindous et musulmans — liées à la vache ou non — ne sont pas chose nouvelle en Inde, mais elles ont fortement augmenté depuis l’arrivée au pouvoir du BJP, selon les données de Hate Crime Watch, une organisation qui recense les crimes haineux. En 2014, 18 cas avaient été recensés. L’an dernier, 93 attaques motivées par la religion ont coûté la vie à 30 personnes. Les deux tiers des victimes étaient musulmanes, un groupe qui ne compte que pour 14 % de la population du pays.

Nitin Gadkari, ministre des Transports routiers et des Autoroutes dans le gouvernement Modi, rejette les accusations selon lesquelles le BJP est un parti diviseur. « Certaines personnes voudraient dépeindre le BJP comme le parti d’une seule communauté, un parti contre les minorités. Mais ce n’est que pour aller chercher des voix et semer la confusion. Nous protégeons tous les citoyens de l’Inde », disait jeudi au Devoir ce poids lourd du BJP.

Comme le premier ministre, Nitin Gadkari a aussi passé ses premières années de militantisme au sein du RSS, une organisation considérée comme le coeur idéologique de l’hindouïté et maintes fois bannie, notamment après l’assassinat du Mahatma Gandhi par l’un de ses membres. Lorsqu’on lui demande s’il est vrai que le RSS possède une grande influence sur le gouvernement actuel, il sourit : « IIs n’ont pas besoin de nous influencer. Nous sommes déjà dévoués à la cause. »

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