Quand les Indiens votent religieusement

Le candidat local du parti BJP à Nagpur, Nitin Gadkari, accompagné de Jyoti Amge, considérée comme la plus petite femme au monde, est salué par ses partisans à l’occasion d’un défilé politique.
Photo: Stringer Agence France-Presse Le candidat local du parti BJP à Nagpur, Nitin Gadkari, accompagné de Jyoti Amge, considérée comme la plus petite femme au monde, est salué par ses partisans à l’occasion d’un défilé politique.

Les Indiens ont commencé à se rendre aux urnes jeudi pour élire les 543 députés de la Lok Sabha (Chambre basse du Parlement). Au cours des six prochaines semaines, 900 millions d’électeurs et d’électrices seront appelés à participer à ce scrutin en sept phases. Le Parti du peuple indien (BJP) du premier ministre Narendra Modi est donné gagnant par les sondages, mais cette élection pourrait lui coûter sa majorité absolue.

Nagpur au Maharashtra, treizième ville d’Inde et centre géographique du pays, il y a au moins une chose de simple : sur trente candidats et candidates, seuls les représentants des deux grands partis nationaux, le BJP (parti au pouvoir) et le Parti du Congrès (dans l’opposition), ont de réelles chances d’être déclarés vainqueurs le 23 mai, jour de l’annonce des résultats.

Pour le reste, l’équation demeure complexe. Car comme ailleurs au pays, les allégeances politiques sont souvent tenacement liées aux identités, des identités elles-mêmes complexes. Pour en arriver à la victoire, les candidats ont ainsi dû s’efforcer durant la campagne de convaincre des milliers d’électeurs et d’électrices de faire fi de leur appartenance religieuse pour juger en leur âme et conscience de leurs vices et vertus.

Dans le quartier de Mominpura, presque exclusivement musulman, le Parti du Congrès, historiquement perçu comme le défenseur de la laïcité et des minorités, avait peu d’efforts à faire pour obtenir la faveur populaire. De génération en génération, on y vote pour « la main », le symbole du Congrès.

Majid Anwar, un graphiste de 32 ans qui passe la majeure partie de son temps au Koweït, montre peu d’enthousiasme à l’égard de Rahul Gandhi, chef du parti et héritier de la dynastie Nehru-Gandhi, qui a fourni trois premiers ministres au pays depuis son indépendance en 1947.

« Il est jeune, il n’a pas beaucoup d’expérience, mais peut-être qu’il pourra faire quelque chose dans le futur », dit M. Anwar à propos du politicien de 48 ans élu pour la première fois il y a 15 ans.

Malgré ces réticences, Majid a voté pour le Congrès et assure que les 41 autres électeurs et électrices de sa famille en feront autant. Lorsqu’on lui demande si la politique nationaliste hindoue prônée par le BJP l’inquiète en tant que musulman, il préfère ne pas s’aventurer sur ce terrain, disant simplement qu’« en tant que musulman indien, on se doit d’être encore plus fier d’être indien ».

Nagma Arif Sheikh, une femme au foyer de 24 ans, se dit de son côté particulièrement préoccupée par l’augmentation des prix du gaz et des aliments. Elle confie également avoir l’impression que si des emplois sont créés et des bourses d’étude attribuées dans l’Inde sous la gouverne du BJP, tous et toutes n’ont pas la même chance de les décrocher.

« Seuls les hindous les obtiennent », dénonce Mme Sheikh.

Autre quartier, autre discours

Autre quartier, autre communauté, autre discours. Dans Nagpur-Sud-Ouest, tous les noms sont à consonance hindoue et on vote en bloc pour le BJP. De la dizaine d’électeurs sondés, aucun ne mentionne toutefois explicitement la défense des valeurs de la majorité hindoue par le gouvernement sortant comme une raison de le réélire. Ici aussi on parle principalement d’économie, quoique sous un oeil beaucoup plus positif.

« Regardez les routes et les infrastructures que [le gouvernement Modi] a construites. Pas seulement ici, mais à travers l’Inde entière ! » se réjouit Kaustub Pathak, 31 ans, employé d’une boutique électronique. « En 60 ans au pouvoir, le Congrès n’avait rien fait pour nous. Il a suffi de donner une chance au BJP pour qu’il tienne ses promesses. »

Ankita et Vaibhav Pathak, un couple de trentenaires, sont reconnaissants envers le gouvernement pour une aide de 267 000 roupies (5340 $) obtenue lors de l’achat de leur premier appartement. « Il n’y a pas d’autre possibilité que Modi. Il est le seul qui peut sauver l’Inde et la protéger des terroristes, du Pakistan et des grands problèmes de la planète », ajoute Vaibhav, qui enseigne la guitare.

L’unique voix dissidente entendue dans ce concert d’éloges pour le gouvernement Modi dans Nagpur-Sud-Ouest est celle du journaliste retraité Sharad Rotkar.

« Je suis un hindou brahmane [haute caste], mais je crois que la religion devrait rester dans nos maisons. Le BJP estime que parce que nous sommes la majorité, nous pouvons imposer notre religion. J’ai voté pour le Congrès parce que même si c’est un parti avec bien des défauts, il traite tous les citoyens également », explique l’homme de 69 ans.

Pénurie d’emplois

Dans le quartier Indora, la confession religieuse est différente et les préférences électorales, un peu plus variées. Le secteur est habité par d’anciens intouchables (dalits) qui ont rejeté l’hindouisme pour se convertir en masse au bouddhisme en 1956 à l’appel de B.R. Ambedkar, père de la Constitution indienne et leader de la communauté.

Radhika Borkar a beaucoup de reproches à faire au gouvernement Modi.

« Les routes, les viaducs, c’est bien, mais premièrement, il faudrait nous donner des emplois. Mes enfants sont tous éduqués, mais ils n’arrivent pas à trouver du travail. À mon âge, je dois encore travailler pour nourrir mes enfants », gronde la veuve de 65 ans, qui enseigne la couture pour pallier la maigre pension mensuelle de 1000 roupies héritée de son mari.

Malgré les appels de leaders dalits à voter pour des candidats tiers issus de la communauté, Mme Borkar a fait le choix de voter stratégiquement pour le Congrès afin de freiner le BJP.

Dhananraj Patil a lui aussi des doléances à l’égard de Narendra Modi. Il cite notamment sa décision de novembre 2016 de retirer du jour au lendemain tous les billets de 500 et de 1000 roupies en circulation, une mesure qui avait perturbé durant plusieurs mois l’économie indienne.

« Je suis aussi mécontent de l’approche anti-dalit du gouvernement », ajoute M. Patil. D’un autre côté, il refuse de voter pour le candidat local du Congrès, un transfuge du BJP qui a par le passé défendu des hindous de haute caste responsables du meurtre d’une famille dalit. Au final, une fois dans l’isoloir, le marbrier de 46 ans a arrêté son choix sur le BJP.

« Le gouvernement Modi devrait quand même avoir droit à une seconde chance », estime-t-il.

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