Le plafond de verre des Japonaises

Une ouvrière japonaise assemble des téléviseurs dans une usine de la compagnie Panasonic.
Photo: Toru Yamanaka Agence France-Presse Une ouvrière japonaise assemble des téléviseurs dans une usine de la compagnie Panasonic.

Impact des changements climatiques, relance contestée de l’industrie nucléaire, accès des femmes au marché du travail pour stimuler l’économie : le Japon fait face à d’importants défis. Premier de trois textes sur quelques enjeux cruciaux au pays du Soleil-Levant.

Le premier ministre du Japon promettait en 2014 de relancer l’économie de son pays en augmentant fortement le nombre de femmes sur le marché du travail. Sa politique « Womenomics » devait transformer la société nippone. Mais cinq ans plus tard, les constats sont amers. Les progrès se font attendre, faute de réels changements structurants. Ce qui fait dire aux intervenantes sur le terrain que Shinzo Abe ne s’est payé qu’un coup de pub.

Aux prises avec le vieillissement de sa population et une baisse du taux de natalité, le Japon s’est lancé dans une grande réforme économique en 2014. L’un des pans de la politique de Shinzo Abe prévoyait l’emploi de millions de femmes. Deux millions d’entre elles ont effectivement rejoint le marché de l’emploi entre 2012 et 2017, mais pour la plupart dans des postes à temps partiel. Et les femmes demeurent lourdement sous-représentées dans les postes de plus hauts échelons.

« Ce n’est que du marketing, de la propagande, des relations publiques », dénonce Yoshie Tsukamoto, qui est présidente de la compagnie de télécommunications NTT Online Marketing Solutions.

« Le gouvernement a réussi son coup, parce que tout le monde a remarqué sa politique. Mais pour que les gens changent, vous devez changer le système », insiste cette femme d’affaires, qui note qu’elle ne côtoie toujours pas beaucoup de collègues féminines parmi les directeurs d’entreprises japonaises. « Ce sont des hommes, en complet noir. »

Le taux d’emploi des Japonaises a bel et bien augmenté alors que 74,3 % d’entre elles travaillaient en 2017, contre 67,7 % cinq ans plus tôt. Mais 2,6 millions d’autres femmes veulent encore rejoindre le marché du travail et n’ont pas d’emploi.

À titre comparatif, 77,4 % des femmes canadiennes occupaient un emploi en 2015. Mais seules 18,9 % d’entre elles le faisaient à temps partiel. Au Japon, ce chiffre atteint 55 %.

« Nous avons un objectif assez ambitieux. On en est encore un peu loin », consent Tomoya Takahashi, du bureau de l’égalité des genres au sein du bureau du cabinet du gouvernement japonais — l’équivalent du Bureau du Conseil privé canadien.

Le Japon espère atteindre un taux d’emploi de ses citoyennes de 77 % en 2020. Il a en outre l’objectif qu’elles occupent 30 % des postes de cadre au sein de sa fonction publique, et 25 % des postes de cadre du secteur privé. À l’heure actuelle, 15 % des cadres du secteur public et 18 % des cadres du secteur privé sont des femmes.

L’an dernier, les Japonaises représentaient 43,8 % de la population active. Au Canada, les femmes comptent pour 47,2 % de la population active.

Des horaires surchargés

La professeure Machiko Osawa, de l’Université des femmes du Japon, estime elle aussi que la politique Womenomics n’est qu’un « coup d’éclat ». « La structure d’entreprise n’a pas changé », déplore-t-elle.

Les longues heures de travail des Japonais ont souvent fait les manchettes, les médias rapportant les nombreux suicides d’employés surmenés. Le ministère de l’Économie reconnaît que 40 % des hommes travaillent plus de 49 heures par semaine ; 13 % travaillent plus de 60 heures par semaine.

Mais le problème vient surtout du fait que les Japonais sont rémunérés à l’heure et que la culture y veut qu’un employé qui reste tard au bureau soit mieux vu de ses patrons, selon Mme Tsukamoto.

Les Japonais respectent les règles, ils n’aiment pas faire différemment. Si on veut que davantage de femmes travaillent, il faut que le gouvernement ajuste le système.

 

Après avoir travaillé chez Microsoft, où les employés étaient rémunérés selon leur performance, Mme Tsukamoto a importé ces changements à sa filiale de NTT et permis à certains employés d’ajuster leurs heures de travail ou de travailler de la maison, au besoin.

« Cela a créé des remous au départ, parce que les employés rejetaient ce changement, puisqu’ils ne le comprenaient pas », relate-t-elle. Mais aujourd’hui, 20 % de ses 300 salariés travaillent ainsi. Le tiers sont des femmes, mais la compagnie ne compte toujours que trois cadres féminins.

« Les Japonais respectent les règles, ils n’aiment pas faire différemment. Si on veut que davantage de femmes travaillent, il faut que le gouvernement ajuste le système », martèle celle qui fait carrière tout en ayant un enfant — mais en profitant pour ce faire du soutien de sa mère, insiste-t-elle.

Le premier ministre Shinzo Abe a imposé un nouveau plafond d’heures supplémentaires : 45 heures par mois, jusqu’à concurrence de 360 heures par année. Certains postes pourront effectuer, dans des circonstances spéciales, jusqu’à 100 heures supplémentaires par mois, mais sans dépasser 720 heures par année.

Les entreprises japonaises ont également été invitées à élaborer un plan d’action pour embaucher plus de femmes. L’initiative est volontaire. Mais comme ces bilans doivent être rendus publics par les compagnies, M. Takahashi, du bureau du cabinet, estime que les patrons vont obtempérer pour ne pas rebuter les jeunes Japonais — eux qui sont en pénurie de main-d’oeuvre.

Une société discriminatoire

Reste qu’au-delà des réformes d’entreprises, la mentalité japonaise « sexiste » doit elle aussi changer, selon la professeure Osawa.

Les femmes se voient offrir des postes moins stimulants, de peur qu’elles quittent le marché du travail pour faire des enfants. D’autres se sont fait refuser l’entrée à l’école de médecine pendant des années, l’Université de médecine de Tokyo falsifiant leurs résultats pour les faire échouer au test d’entrée.

« Le gouvernement n’a pas de mesures pour accompagner sa politique. Nous avons des politiques d’équité au travail, mais il n’y a pas de loi pour garantir un droit égal à l’éducation, par exemple », regrette Mme Osawa.

La charge de travail à la maison demeure en outre inégale. Les Japonaises passaient 7 h 30 par jour à s’occuper de leur enfant et de la maisonnée, en 2016, alors que leur conjoint y consacrait quotidiennement en moyenne 1 h 20. Le taux de femmes qui continuent de travailler après la naissance d’un enfant a malgré tout nettement augmenté au fil des ans, mais elles ne sont encore que 53 %.

Haruno Yoshida a elle aussi fait carrière dans les télécommunications, notamment comme ancienne présidente de BT Japan, et elle copréside aujourd’hui le groupe W20 — qui défend l’égalité des femmes au G20. Elle admet que le Japon a encore du travail à faire, elle qui a fait carrière au Canada et à l’étranger, car elle ne trouvait pas d’emploi au Japon. Elle appelle toutefois ses concitoyens à faire preuve de patience.

« Le Japon demeure au bas de l’index d’égalité des sexes. Mais notre histoire est vieille de plusieurs siècles. Le Japon a toujours mis beaucoup de temps à changer. Et on n’en est qu’à la cinquième année de Womenomics. »

La professeure Osawa doute cependant des convictions du premier ministre Abe, qui comptait cinq ministres femmes dans son conseil des ministres en 2014 et qui n’en compte plus qu’une seule. « Le gouvernement n’est pas sérieux. »

Ayano Koshinuma, du bureau de l’égalité des genres de M. Abe, préfère rester optimiste. Même si elle reconnaît qu’il faudra encore pas mal de temps. « Dix ou vingt ans. »

Notre journaliste a été invitée à Tokyo par le Foreign Press Center Japan.


Taux de natalité

- Japon: 1,44 enfant par femme

- Canada: 1,60 enfant par femme

- États-Unis: 1,80 enfant par femme

- France: 1,96 enfant par femme

Source : Banque mondiale, 2016