Le président du Kazakhstan démissionne après 30 ans au pouvoir

Noursoultan Nazarbaïev après sa victoire à l’élection de 2005. Les présidentielles n’ont jamais été reconnues comme libres et justes par les observateurs internationaux.
Photo: Presidential Press Service Pool Photo via Associated Press Noursoultan Nazarbaïev après sa victoire à l’élection de 2005. Les présidentielles n’ont jamais été reconnues comme libres et justes par les observateurs internationaux.

Le président du Kazakhstan, Noursoultan Nazarbaïev, a annoncé mardi sa démission, après trois décennies à la tête de ce pays d’Asie centrale riche en ressources naturelles, mais s’est ménagé un statut qui va lui permettre de garder à 78 ans un rôle important dans les instances du pouvoir.

M. Nazarbaïev était, depuis la mort de l’autoritaire président ouzbek Islam Karimov en 2016, le dernier dirigeant de l’ex-URSS au pouvoir sans discontinuer depuis la dissolution de l’Union soviétique en 1991.

« J’ai pris la décision de renoncer au mandat de président. Cette année marquera les 30 ans de mon arrivée au poste de chef de l’État », a déclaré M. Nazarbaïev lors d’une allocution à la télévision.

Il disposera néanmoins de pouvoirs étendus après son départ, grâce à une loi votée en mai 2018 qui accorde un statut constitutionnel au Conseil de sécurité, dont les recommandations étaient jusque-là uniquement consultatives, et autorise M. Nazarbaïev à diriger cette instance jusqu’à sa mort.

Il restera également président du parti au pouvoir, Nour OTAN. « Je reste avec vous. Les besoins du pays et du peuple sont mes préoccupations », a souligné M. Nazarbaïev lors de son allocution.

Déjà détenteur du titre de « Père de la Nation » qui lui garantit l’immunité judiciaire et un rôle influent en cas de départ de la présidence, Noursoultan Nazarbaïev a exercé pendant près de 30 ans un contrôle total sur le Kazakhstan.

Il avait pris la tête du pays alors que celui-ci n’était encore qu’une république soviétique en 1989, en tant que premier secrétaire du Parti communiste, et avait conservé le pouvoir après son indépendance en 1991.

Réélu à quatre reprises à une majorité écrasante — près de 98 % des voix lors du dernier scrutin en 2015 — lors d’élections jamais reconnues comme libres et justes par les observateurs internationaux, il n’a jamais désigné clairement de successeur.

« Une manoeuvre impressionnante »

La démission de Noursoultan Nazarbaïev est « une manoeuvre impressionnante », a estimé l’expert Andreï Souzdaltsev, de la Haute École d’économie de Moscou. « Il a créé une tradition du transfert de pouvoir en partant volontairement. C’est quelque chose de prodigieux pour l’Asie centrale. »

« Il a trouvé un très bon plan : il va continuer à diriger le pays, mais avec un titre différent », a de son côté estimé l’analyste indépendant Sergueï Douvanov. « Il aura tous les pouvoirs, mais tout cet agenda présidentiel chargé, avec réunions gouvernementales, visites diplomatiques et cérémonies, ce sera pour quelqu’un d’autre. »

La présidence par intérim sera assumée par le président du Sénat kazakh, Kassym-Jomart Tokaïev, 65 ans, alors que l’actuel mandat de M. Nazarbaïev courait jusqu’en mars 2020.

« Il est précisément la personne à qui on peut confier la gouvernance du Kazakhstan aujourd’hui », a déclaré Noursoultan Nazarbaïev dans son allocution, faisant l’éloge du président du Sénat.

Selon M. Souzdaltsev, le successeur de M. Nazarbaïev pourrait toutefois être Askar Mamine, l’actuel premier ministre, âgé de 53 ans.

L’annonce de M. Nazarbaïev survient moins d’un mois après le brusque limogeage du gouvernement kazakh, auquel il avait reproché de ne pas avoir su diversifier une économie très dépendante des hydrocarbures.

Cela avait mis un terme au mandat du premier ministre Bakytjan Saguintaïev, qui était considéré comme son potentiel successeur à l’élection présidentielle de 2020.

Le président avait alors promis des mesures sociales représentant plusieurs milliards d’euros pour répondre au mécontentement croissant de la population, à moins d’un an de la prochaine élection présidentielle.

Riche en pétrole et en gaz, premier producteur mondial d’uranium et grand comme quatre fois la France, le Kazakhstan est la plus importante économie d’Asie centrale. Mais le pays de 18 millions d’habitants souffre depuis 2014 de la baisse des prix des hydrocarbures et de la crise économique chez son allié russe, qui a provoqué la dévaluation du tenge kazakh.


Une rare longévité au pouvoir

Le président kazakh fait partie du club des dirigeants restés plusieurs décennies au pouvoir.

M. Nazarbaïev, 78 ans, a pris la tête du Kazakhstan alors que le pays était encore une république soviétique en 1989, en tant que premier secrétaire du Parti communiste. Il a conservé le pouvoir sans discontinuer depuis son indépendance en 1991.

Il dépasse la longévité d’autres dirigeants de l’ex-URSS, comme Vladimir Poutine, au pouvoir depuis plus de 19 ans en Russie, ou l’ancien président ouzbek Islam Karimov, décédé en 2016 après 27 ans aux commandes.

Mais il reste loin des records établis dans le passé par Fidel Castro, Kim Il-sung ou Mouammar Kadhafi. Sans parler des monarques, à vie sur le trône : à cet égard, Élizabeth II d’Angleterre, âgée de 91 ans, est la doyenne politique avec 66 ans de règne.

Dans l’histoire contemporaine, quelques dirigeants sont restés au pouvoir pendant plus de 40 ans. Le record de longévité est détenu par le Cubain Fidel Castro qui, arrivé au pouvoir en 1959, a cédé la présidence à son frère Raúl après 49 ans à la tête de l’État.

Le leader nationaliste chinois Tchang Kaï-chek a dirigé pendant 47 ans, avec des titres divers, la Chine puis Taïwan, où il s’était réfugié en 1949, devançant le fondateur et ex-dirigeant de la Corée du Nord Kim Il-sung (46 ans).

Avec 39 années à la tête de la Guinée équatoriale, Teodoro Obiang Nguema détient le record de longévité politique des chefs d’État en fonction, en dehors des monarchies.

L’ayatollah Ali Khamenei est au pouvoir depuis près de 30 ans en Iran, devenu guide suprême de la République islamique à la mort de Khomeiny en juin 1989.

Le président kazakh démissionnaire égale cette longévité, tout comme Omar el-Béchir à la tête du Soudan depuis un coup d’État sanglant en 1989.