Pyongsong, la «Silicon Valley» nord-coréenne

Les efforts ne sont plus consacrés au développement de l’arme nucléaire, mais à faire de la Corée du Nord une puissance économique.
Photo: Ed Jones Agence France-Presse Les efforts ne sont plus consacrés au développement de l’arme nucléaire, mais à faire de la Corée du Nord une puissance économique.

À quarante minutes de Pyongyang par la route, Pyongsong est en pleine expansion. Pôle scientifique en raison d’une concentration d’instituts de recherche et plateforme logistique de distribution, cette ville-satellite de la capitale nord-coréenne est un pivot de la nouvelle économie qui cherche à combiner centralisme et mécanismes de marché. C’est l’un des foyers du « capitalisme rouge » nord-coréen — ou de ce que l’on nomme pudiquement le « socialisme à notre manière » dans un pays où l’on ne saurait parler de capitalisme.

Depuis la capitale, la route en direction du nord traverse une morne plaine avec, dans le lointain à l’est, de petites montagnes enneigées. Comme partout dans un pays qui souffre de pénurie alimentaire, la moindre parcelle de terre est retournée jusqu’à la lisière de l’asphalte. La force humaine et celle des boeufs pallient une mécanisation bien rare. Dans les villages, les maisons basses aux toits de tuiles grises, toutes identiques, sont surmontées pour certaines d’un panneau solaire qui remédie partiellement aux coupures d’électricité.

À l’approche de Pyongsong, les files de vélos et les marcheurs tirant ou poussant des charrettes chargées de choux se serrent sur les bas-côtés pour laisser passer des camions qui s’ouvrent la voie à coups de klaxon. Les mois de soudure entre les récoltes sont les plus durs et cette année, en raison d’un recul de la production dû aux intempéries, l’hiver s’annonce rude. À la grisaille d’un faubourg longeant un canal nettoyé à la main par des femmes succèdent des avenues rectilignes bordées de platanes. On entrevoit çà et là des quartiers neufs aux petits immeubles d’une dizaine d’étages couleur pastel avec des plates-bandes et des pistes cyclables. Ils sont habités, nous dit-on, par des scientifiques et des ingénieurs.

Pyongsong (280 000 habitants), capitale de la province de Pyongan du Sud, fut choisie par Kim Il-sung (1912-1994) pour abriter l’Académie nationale des sciences, puis le centre de recherche sur l’énergie atomique, qui ont dans leur mouvance une pléthore d’instituts de recherche. Ils valent à Pyongsong d’être surnommée la « Silicon Valley » nord-coréenne. Et ils devraient, un jour, fonctionner en synergie avec ceux de la zone d’économie spéciale d’Unjong, consacrée à l’innovation technologique, qui se met peu à peu en place à quelques kilomètres de distance.

Ces organismes emploient plus de 6000 personnes. À Pyongsong se trouvait aussi l’« unité de production du 16 mars », un centre d’assemblage des missiles balistiques où fut construit Hwasong-15, missile intercontinental lancé le 28 novembre 2017 d’un site proche de la ville en présence du dirigeant Kim Jong-un. Ce missile à longue portée était la dernière touche de l’arsenal de la République populaire démocratique de Corée (RPDC) pour s’autoproclamer puissance nucléaire. Le centre d’assemblage a été démantelé en juin 2018.

L’économie d’abord

La circulation y est plus sporadique qu’à Pyongyang, mais on y croise quelques grosses cylindrées de marque étrangère et de petits taxis rouges innovants, de la marque chinoise JAC, avec un large panneau solaire sur le toit. Les vélos électriques sont nombreux.

Comme à Pyongyang, les affiches de propagande n’ont plus pour thème de prédilection des diatribes contre les « impérialistes américains » (relégués dans les musées), mais sont focalisées sur les objectifs économiques fixés par le dirigeant au septième congrès du parti du travail en 2016, et réitérés dans son message du Nouvel An de 2018. L’avancée parallèle en matière défensive et économique (byungjin), mot d’ordre de Kim Il-sung dans les années 1960 repris en 2013 par Kim Jong-un, a été abandonnée en avril 2018 : cette politique ayant permis à la RPDC de se doter de l’arme nucléaire, tous les efforts doivent être consacrés désormais à l’économie.

« Construisons une puissance économique ! » proclame un homme en civil, cravate au vent, sur une grande affiche à la gloire de la science et de la technologie, dont le régime fait la recette miracle pour forcer les portes de la prospérité. Les photos représentant Kim Jong-un observant des tests de missiles ont fait place à d’autres où il inspecte des usines.

Près de Pyongyang

Pyongsong n’est pas qu’un « hub » technologique : c’est, depuis le milieu des années 1990, le marché de gros de Pyongyang. Là arrivent toutes sortes de marchandises par la route, la voie ferrée, mais aussi dans les ballots des colporteurs — hommes et femmes — qui descendent du train venant de Dandong, en Chine, le dos plié sous la charge : des cosmétiques et articles de luxe aux appareils ménagers, des pièces détachées aux équipements lourds, des produits sud-coréens (dont l’origine a été noircie) aux denrées alimentaires destinées aux étals de la capitale, tout transite par Pyongsong. Bien que la ville soit ouverte aux étrangers depuis 2014, le marché de gros et les entrepôts aux alentours restent « off limit » pour les visiteurs.

Elle présente un grand avantage pour les commerçants et les nouveaux entrepreneurs pratiquant une microgestion privée dans des niches de l’économie d’État dans des secteurs tels que le commerce, les transports, les services et l’industrie légère : la ville est proche de Pyongyang et d’un accès facile.

Alors que les déplacements en RPDC sont réglementés et que les permis d’accès à la capitale — toutes les routes y menant comportant des checkpoints — sont difficiles à obtenir, les autorisations pour se rendre à Pyongsong sont délivrées aisément. Aussi la ville est-elle devenue un lieu de contact entre les grossistes et leurs interlocuteurs à Pyongyang qui, eux, peuvent aller et venir librement.

Selon le site Internet sud-coréen Daily NK, qui dispose de sources en RPDC, la ville serait le siège d’entreprises de transport par camions qui, sous une couverture quelconque, sont gérées comme des entités privées. Les riches entrepreneurs (dongu, « maîtres en monnaie ») ont mis au point des réseaux de transfert de fonds à l’intérieur du pays (et en Chine) et y posséderaient une habitation pour être plus proches de leur lieu d’activités. Ce qui expliquerait que les prix du marché immobilier ont fortement augmenté.

« La propriété, la construction et la vente des biens immobiliers dépendent de plus en plus des forces du marché », avançait Daily NK dans un article d’août 2018 sur Pyongsong. Ce serait aussi le cas dans les agglomérations avoisinantes, où des entrepreneurs se feraient construire des maisons individuelles dans un cadre champêtre… Informations impossibles à confirmer sur place. Mme Han Myong-ok, présidente du comité populaire — fonctions équivalentes à celles d’un maire —, reconnaît simplement que la densité croissante de la population pose des problèmes d’adduction d’eau et de gestion des déchets.

Les médicaments sont rares

Une partie de la population de Pyongsong est formée d’une embryonnaire classe moyenne qui bénéficie d’un niveau de vie décent et de la nouvelle élite aisée, sinon riche, que l’on croise dans les lieux huppés et les magasins de produits de luxe de la capitale. En témoigne la présence en ville, depuis 2013, de la chaîne de pharmacies PyongSu Pharma.

Les médicaments sont en RPDC une denrée aussi rare que la nourriture : seuls ceux qui ont les moyens peuvent se fournir dans ces pharmacies à Pyongyang, à Pyongsong et, depuis quelques semaines, à Hamhung et à Nampo. L’entreprise, lancée en 2002 par le groupe pharmaceutique suisse Paracelsus, a contribué à stimuler la production locale. Mais celle-ci reste bien en deçà des besoins : la majorité des Nord-Coréens recourent à des médicaments chinois souvent frelatés ou à la pharmacopée traditionnelle.

PyongSu Pharma, affectée par les sanctions onusiennes, ne bénéficie d’aucune exemption en dépit de la nature de ses activités. D’une manière générale, l’aide humanitaire internationale est asphyxiée par les sanctions qui gênent le fonctionnement de l’économie mais qui, apparemment, n’affectent guère l’approvisionnement du pays : la RPDC a une longue expérience de contourner les mesures dont elle est l’objet.