Accusé de trop tarder, Facebook s’en prend à l’armée myanmaraise

Le Myanmar compte 18 millions de comptes Facebook pour une population de 51 millions d’habitants.
Photo: Nicolas Asfouri Archives Agence France-Presse Le Myanmar compte 18 millions de comptes Facebook pour une population de 51 millions d’habitants.

Facebook a pris lundi la décision tout à fait inhabituelle de bloquer des membres de la junte myanmaraise après des mois de pression pour que le premier réseau social prenne des mesures contre l’armée accusée par l’ONU de « nettoyage ethnique » contre les musulmans rohingyas.

Facebook joue un rôle crucial dans l’accès à l’information pour une population qui n’a pu se brancher sur la toile que depuis très récemment après un demi-siècle sous régime militaire.

En raison de la prévalence du réseau — le Myanmar compte 18 millions de comptes Facebook pour une population de 51 millions d’habitants —, l’armée et des moines bouddhistes extrémistes myanmarais se servent abondamment de la plateforme pour diffuser leur propagande.

Photo: Ye Aung Thu Archives Agence France-Presse Le général Min Aung Hlaing, le chef de l’armée myanmaraise

Sont bannis le général Min Aung Hlaing, le chef de l’armée, et une vingtaine d’autres individus ou organisations myanmaraises que « des experts internationaux [...] ont établis comme ayant commis ou permis de graves violations des droits de l’homme ».

Rangoun a fait savoir qu’elle avait pris contact avec Facebook afin d’en savoir plus sur cette décision.

« Les règles communautaires doivent être équilibrées », a confié lundi soir à des médias locaux le porte-parole du gouvernement myanmarais, Zaw Htay, faisant référence aux conditions d’utilisation du réseau social. « Le gouvernement aimerait connaître la raison exacte » de cette décision.

Facebook a reconnu avoir pris une telle mesure pour la première fois, en réponse à une situation « unique ».

Son annonce intervient le jour même où les enquêteurs de l’ONU ont demandé que la justice internationale poursuive le chef de l’armée myanmaraise et cinq autres hauts gradés pour « génocide », « crimes contre l’humanité » et « crimes de guerre » à l’encontre des musulmans rohingyas.

Le chef de l’armée avait deux comptes avec 1,3 et 2,8 millions d’abonnés respectivement.

Les publications sur ces deux pages traitaient les Rohingyas de « bengalais », une façon de laisser entendre qu’ils n’avaient pas leur place dans le pays à majorité bouddhiste.

Ces pages niaient également les atrocités commises pendant la campagne de l’armée, qui l’a justifiée par la nécessité d’éliminer des rebelles rohingyas.

Ces violences, dont l’existence est avérée indépendamment, ont forcé quelque 700 000 Rohingyas à fuir le Myanmar pour se réfugier au Bangladesh voisin, où ils vivent dans des conditions très précaires.

Au total, ce sont 52 pages, suivies par 12 millions de personnes, qui ont été fermées, mais Facebook a indiqué que les données qu’elles contenaient ont été préservées.

Facebook face aux critiques

Si c’est la première fois que Facebook s’en prend ainsi à l’armée myanmaraise, la plateforme a été accusée depuis des mois de ne pas réagir assez vite.

Les enquêteurs de l’ONU avaient jugé que Facebook était devenu « un monstre » au Myanmar et des groupes de défense de droits de l’homme reprochaient au réseau de mettre plusieurs jours à fermer un compte, laissant au contenu le temps d’être diffusé très largement et de devenir viral.

Le rapport de l’ONU dénonce lui aussi une réponse « lente et inefficace » de Facebook.

Ces derniers mois, le géant des réseaux sociaux s’est lancé dans une grande campagne de communication admettant qu’il tardait trop souvent à éliminer les contenus incitant à la violence ou niant des atrocités.

Le patron et inventeur de Facebook, Mark Zuckerberg, a fait état des violences au Myanmar à plusieurs reprises y compris lors d’une audition devant le Congrès à Washington il y a quelques mois.

Il a expliqué aux élus américains que Facebook avait l’intention d’embaucher plus de gens parlant la langue et d’avoir pris contact avec des acteurs de la société civile pour arriver à détecter plus rapidement les auteurs de propos racistes ou d’appels à la violence.

« Nous embauchons des dizaines de personnes pour passer en revue le contenu en myanmarais parce que la nature raciste d’un texte est propre à chaque langue », a-t-il expliqué lors de cette audition en avril.

« C’est très difficile à faire sans des gens qui parlent la langue locale, et nous devons faire beaucoup plus dans ce domaine », a-t-il reconnu.