Appel à sortir les Rohingyas de la «zone de non-droit»

Environ un million de réfugiés rohingyas, dont plus de la moitié d’enfants, habitent les camps au Bangladesh.
Photo: Dar Yasin Associated Press Environ un million de réfugiés rohingyas, dont plus de la moitié d’enfants, habitent les camps au Bangladesh.

Thomas Ribémont, président de l’ONG Action contre la faim, analyse l’impasse dans laquelle se trouvent les centaines de milliers de réfugiés ayant fui la Birmanie (Myanmar) pour le Bangladesh. Propos recueillis par Laurence Defranoux.

Il pleut sur les camps au Bangladesh. Environ un million de réfugiés rohingyas, dont plus de la moitié d’enfants, dorment sur le sol humide de leurs abris de plastique. Les sentiers sont devenus torrents, des collines s’effondrent sous le poids de la mousson. Pourtant, malgré le processus de rapatriement lancé par la Birmanie, qui considère ces habitants musulmans comme des étrangers, pas une seule famille n’a encore souhaité rentrer. Thomas Ribémont, chercheur en sciences politiques et président d’Action contre la faim, rentre d’une mission sur place. Alors que l’ONG Fortify Rights vient de publier une enquête prouvant la préméditation du nettoyage ethnique lancé par les forces de l’ordre myanmaraises en août 2017, il analyse le paradoxe d’une situation de « non-droit », à la fois précaire et appelée à durer.

Près d’un an après l’arrivée massive de réfugiés, quelle est la situation dans les camps ?

C’est désormais très bien organisé, il y a de petits marchés, des espaces de jeu, des centres de santé, les déchets sont évacués. On trouve des poulaillers, des systèmes de cantines communautaires où les Rohingyas cuisinent une nourriture traditionnelle avec des produits locaux. La malnutrition aiguë est moins frappante. Pour autant, le tableau n’est pas idyllique. Les terrains manquent, et la promiscuité engendre de la violence. Les relations sociales peuvent être dures. Il y a de la maltraitance infantile — j’ai vu un enfant battu à coups de bâton. La vie des femmes isolées est particulièrement difficile. Sans parler de viols systématiques, on peut dire que la maltraitance est globale. Les traumatismes subis au Myanmar sont forts et de nouveaux viennent s’ajouter. Nous avons beaucoup de psychologues mobilisés, mais on ne couvre pas tous les besoins.

Les camps sont-ils une zone de non-droit ?

La justice se règle pour une grande part en interne. Elle est rendue par les chefs de famille et les chefs de blocs [les camps sont divisés en quartiers, gérés par un référent rohingya]. À la nuit tombée s’y déroulent de la prostitution, des trafics d’armes ou de drogue, parfois avec l’aval des gardes-frontières. Le problème, c’est que les Rohingyas n’ont pas de nationalité [la junte myanmaraise leur a retiré leur citoyenneté en 1982], et n’ont pas le statut de réfugié. Ils n’ont pas le droit de travailler, pas le droit d’étudier, pas le droit de se déplacer. Ils n’ont même pas le droit d’être là. Les seules écoles sont internes aux camps et d’un niveau élémentaire. C’est une vision de court terme, alors qu’il faudrait intégrer les jeunes à l’espace social du Bangladesh. Pour survivre, les gamins n’ont d’autre choix que la débrouille. Le non-droit est la seule réponse possible à l’absence de droits.

Pourquoi n’ont-ils pas le statut de réfugiés ?

La situation politico-juridique est inédite, car les Rohingyas sont apatrides. Selon les conventions de Genève et le droit international humanitaire, toute personne menacée en raison de son origine peut bénéficier du statut de réfugié. Les Rohingyas cochent toutes les cases. Pourquoi le Haut-commissariat des Nations unies ne leur accorde-t-il pas le statut de réfugiés ? On ne sait pas. La communauté internationale a tendance à s’asseoir sur les textes qu’elle a elle-même signés, alors qu’elle pourrait chercher des voies inédites pour les faire sortir de cette situation de non-droit. Le paradoxe, c’est qu’en construisant des infrastructures, on pérennise les camps. Mais si on part, que vont-ils devenir ?

Pourquoi le Haut-commissariat des Nations unies ne leur accorde-t-il pas le statut de réfugiés ? On ne sait pas.

Voyez-vous une issue à court terme ?

La crise va s’ancrer dans la durée, car elle est autant politique qu’humanitaire. C’est évident que les Rohingyas ne repartiront pas en Birmanie tant qu’ils ne seront pas associés aux discussions sur le processus de rapatriement, et qu’ils n’auront pas la possibilité d’y vivre dignement et en sécurité. Leur retour créerait une nouvelle situation humanitaire critique. En attendant, même si l’élan de solidarité a été profond, les tensions augmentent au Bangladesh. On fait attention à ce qu’un tiers de nos programmes d’aide soit destiné à la population locale, qui souffre elle aussi de malnutrition ou d’accès à l’eau. L’argent provient des bailleurs de fonds, car le sujet n’a jamais vraiment suscité de générosité de la part du public. Le conflit est souvent présenté comme une problématique religieuse, ce qui effraie un certain nombre de donateurs. La situation est très différente de celle d’une catastrophe naturelle. Sauf que si demain il y a un ouragan, la crise politique deviendra aussi une catastrophe humaine.