Carnet de voyage en pays fracturé

Trois ans après le séisme, la reconstruction continue dans le village de Kyanjin Gompa, tout au bout de la vallée du Langtang, à la frontière du Tibet.
Photo: Marco Fortier Le Devoir Trois ans après le séisme, la reconstruction continue dans le village de Kyanjin Gompa, tout au bout de la vallée du Langtang, à la frontière du Tibet.

L’image est saisissante. Au détour d’un sentier, on arrive devant un champ de pierres, de roc et de glace à perte de vue. Jusqu’au 25 avril 2015, il y avait ici un village de montagne. Il n’en reste plus rien. Rien d’autre qu’une vaste étendue grise.

Ce jour-là, il y a trois ans, le hameau de Langtang, au coeur de l’Himalaya, a été rayé de la carte, enseveli sous des tonnes de débris qui se sont détachés du flanc de la montagne ; 175 personnes ont péri dans la tragédie. Plusieurs corps n’ont pas été retrouvés. Ils reposent sous la couche de débris de cinq à dix mètres d’épaisseur qui a englouti le village.

Cette avalanche — comme des centaines d’autres — a été déclenchée par le plus puissant séisme en près d’un siècle au Népal, un petit pays de 30 millions d’habitants coincé entre l’Inde et la Chine. Le tremblement de terre d’une magnitude de 7,9 a tué plus de 9000 personnes et en a laissé 3,5 millions sans abri. Trois ans plus tard, les cicatrices du séisme restent béantes dans la capitale, Katmandou, et dans la vallée du Langtang, région isolée à la frontière du Tibet, accessible seulement à pied ou en hélicoptère.

Le Népal est un pays balafré. Le tremblement de terre a remué les bâtiments, les paysages et les âmes. La reconstruction se fait à la manière népalaise — un des pays les plus pauvres d’Asie : un peu n’importe comment. Lentement. Comme si l’intervention divine de Ganesh ou de Bouddha allait tout régler.

« On ne peut pas se fier au gouvernement pour prendre le leadership de la reconstruction », résume Ghyalbu Tamang, qui travaille à la fromagerie de yak établie à Kyanjin Gompa, le village le plus reculé dans la vallée du Langtang, à 3800 mètres d’altitude.

Sa voix tremble lorsqu’il se remémore le séisme. Il a perdu onze membres de sa famille, dont son père et sa mère, dans la tragédie (mais ses cinq enfants et sa femme ont survécu). « La terre tremblait si fort que j’avais de la misère à tenir debout. Trois ans plus tard, mes enfants font encore des cauchemars », dit-il.

Ghyalbu Tamang a réussi à rénover sa maison avec les moyens du bord, dont l’aide de 300 000 roupies (3600 $CAN) fournie par l’État. Pour arrondir leurs fins de mois, sa femme et lui hébergent des randonneurs, mais le tourisme a baissé de 25 % depuis le séisme.

Tombés au combat

Loin des foules qui se ruent vers le camp de base de l’Everest ou de l’Annapurna, le Langtang reste un secret bien gardé de l’Himalaya. Les trekkeurs qui s’aventurent dans la vallée découvrent des paysages grandioses et des villages accueillants, établis à l’ombre du Langtang Lirung, dont le sommet enneigé culmine à 7234 mètres.

La vallée, située près de l’épicentre du séisme de 2015, reste marquée par la tragédie. Partout, des glissements de terrain et des avalanches ont tout emporté sur leur passage. Ces fractures restent visibles dans le paysage. Le village de Ghoratabela, par exemple, n’est plus qu’un amas de tôle tordue et de débris de pierres et de bois. L’avalanche a tout saccagé.

D’autres hameaux — comme le bien nommé Bambou Village — émergent à nouveau autour de gigantesques blocs de roc (de la taille d’un autobus) qui ont déboulé de l’Himalaya.

Même les arbres sont tombés au combat : près de l’ancien village de Langtang, sur le flanc de la montagne, des milliers de conifères gisent au sol, mis K.-O. par le séisme…

Un pays à reconstruire

La catastrophe a détruit des milliers de bâtiments. Le gouvernement du Népal a fait le décompte : 767 705 ménages sont admissibles à une aide financière pour rénover ou reconstruire leur maison. Mais à peine 12 % des bâtiments ont été reconstruits. L’aide internationale promise de 4 milliards de dollars arrive au compte-gouttes, faute d’un État fiable pour superviser les travaux. La main-d’oeuvre qualifiée et les matériaux de construction manquent aussi cruellement.

Les traces du séisme restent visibles dans la capitale, Katmandou. Une série de temples du quartier historique de Durbar Square sont tombés comme des châteaux de cartes. Le palais Hanuman Dhoka, dont les murs du XVIe siècle arborent de larges fissures, survit grâce à l’aide du gouvernement japonais.

Dans les quartiers populaires autour de Durbar Square, des bâtiments de trois étages penchent dangereusement vers la rue. Ils se maintiennent debout grâce à de bons vieux « deux par quatre » accotés contre les murs.

Ces immeubles vont-ils s’effondrer sur les passants ? Peut-être que oui, peut-être que non. Entre-temps, la vie continue. Il y a des questions que le Népal n’a pas le luxe de se poser.

Vu avec des yeux d’Occidental, ce pays est un extraordinaire chaos. Une image vient à l’esprit : les centaines de fils électriques entortillés comme des spaghettis au-dessus des ruelles étroites de la capitale. Parfois, un fil coupé frôle la tête des piétons. Risque-t-on l’électrocution ? Peut-être que oui, peut-être que non…

La reconstruction prend du temps parce que le séisme n’a pas affecté la classe dirigeante

Lutte des classes

« Vous avez raison, il y a une façon bien népalaise de faire les choses », dit en riant Manjushree Thapa, auteure népalaise établie à Toronto. L’image romantique du « gentil peuple hindou qui accueille les randonneurs avec le sourire » cache un cul-de-sac politique.

« La reconstruction prend du temps parce que le séisme n’a pas affecté la classe dirigeante. Les gens les plus touchés par le séisme sont les pauvres qui vivaient dans les maisons les plus fragiles », dit cette auteure à la plume acérée.

Les castes dirigeantes représentent 15 % de la population, mais gardent leur emprise sur le pays malgré la démocratie naissante (et malgré l’abolition du système de castes il y a un demi-siècle).

« Plutôt que d’aider les pauvres qui ont tout perdu, la classe dirigeante a développé l’obsession de contrôler l’argent de l’aide internationale. Elle a mis en place une énorme bureaucratie sous prétexte d’empêcher les étrangers d’envahir le Népal. Le problème, c’est que les gens peu éduqués ou établis dans des régions isolées sont analphabètes et ne parlent souvent même pas le népalais. Ils sont incapables de remplir la paperasse pour obtenir de l’aide financière », dit Manjushree Thapa.

« L’État n’a pas à coeur l’intérêt de la population, mais pour la première fois depuis des années, il y a matière à être optimiste : la nouvelle Constitution prévoit la création d’un régime fédéral. Le but était de donner le moins de pouvoir possible aux provinces, mais je pense que les tenants de la centralisation ont mal fait leur travail ! Les administrations locales auront du pouvoir. Plus on enlève du pouvoir à la caste dominante à Katmandou, plus il y a d’espoir », dit-elle.