Intronisation de routine pour Poutine

Ce week-end, plusieurs milliers de manifestants ont réclamé le départ de l’indéboulonnable Vladimir Poutine aux cris de «Nous ne voulons pas d’un tsar».
Photo: Olga Maltseva Agence France-Presse Ce week-end, plusieurs milliers de manifestants ont réclamé le départ de l’indéboulonnable Vladimir Poutine aux cris de «Nous ne voulons pas d’un tsar».

Réélu en mars dans un scrutin couru d’avance, le président russe entame ce lundi un quatrième mandat, après un week-end de contestations réprimées, et opte pour une cérémonie à la sobriété calculée.

Le président Poutine revient ce lundi au Kremlin, sans jamais l’avoir quitté. C’est dans l’enceinte de l’ancienne citadelle impériale devenue le siège de la présidence que la cérémonie officielle de son intronisation est organisée. Le 18 mars, le président sortant a été réélu pour un quatrième mandat avec 76,67 % des voix, dans un scrutin couru d’avance.

Ce week-end, plusieurs milliers de manifestants ont réclamé le départ de l’indéboulonnable Vladimir Poutine aux cris de « Nous ne voulons pas d’un tsar ». Ces protestations, qui se sont déroulées dans plusieurs villes du pays et à l’appel de l’opposant Alexeï Navalny, ont été durement réprimées par les autorités. Des centaines d’Omon, les policiers antiémeutes, ont été déployés dans le centre de Moscou, et un hélicoptère a survolé la place Pouchkine toute la journée à basse altitude. Une armée de grands-mères et de Cosaques, ces (faux ?) descendants des milices tsaristes ultranationalistes, ont tenté de déloger les manifestants, parfois avec violence, avec la bénédiction du pouvoir. Alexeï Navalny a, lui, été cueilli dès son arrivée. Au total, plus de 1600 personnes ont été interpellées à travers le pays. Les nombreuses images de jeunes, parfois mineurs, traînés et frappés par la police, ont été reprises par les médias indépendants russes et occidentaux. Et les médias officiels ont, comme d’habitude, passé l’événement sous silence.

« Les autorités doivent comprendre ce qu’elles ont fait : leur groupe de militants — des Cosaques et des jeunes soutiens de Poutine — a agi de façon dangereuse et incontrôlable. Sur cette place, il y avait des jeunes désespérés qui ne tolèrent pas de voir Poutine rester au pouvoir pour un autre mandat. Résultat, ils ont été battus au fouet et avec des matraques », s’est indignée une journaliste de la radio Echo de Moscou, Tatyana Felgenhauer.

Artem, 20 ans, incarne bien cette colère exprimée par la foule rassemblée samedi. Il a grandi avec Poutine et n’a connu que lui au pouvoir. « Ce n’est pas normal parce que l’alternance, c’est la condition du progrès. Sinon, il se passe ce qui arrive en ce moment dans notre pays, la corruption se développe. Dans les autres pays, le pouvoir se transmet, ici nous n’avons que Poutine, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond en Russie. »

L’intronisation précédente de Poutine, le 6 mai 2012, avait été houleuse. L’opposition était alors plus robuste, incarnée par plusieurs personnalités médiatiques, forte de plusieurs mois de contestation. Et la police, qui n’avait pas entravé plusieurs manifestations massives durant l’hiver, n’y était pas allée de main morte ce jour-là, place Bolotnaïa. Les affrontements avaient mené à de nombreuses arrestations, et 23 manifestants avaient été condamnés à de lourdes peines de prison. Le dernier condamné de « l’affaire du 6 mai » n’a retrouvé la liberté que l’été dernier.

En ce jour d’intronisation et à la veille des cérémonies célébrant la victoire de l’Armée rouge dans la Seconde Guerre mondiale et du traditionnel défilé militaire du 9 mai, les forces de l’ordre sont présentes en grand nombre dans les rues de Moscou. Pas question de gâcher la fête de Poutine, même si celle-ci se veut plus modeste cette année. En 2012, le président avait rejoint le Kremlin dans une limousine après avoir roulé sur des avenues vidées de tout passant. Ces images impressionnantes donnant la vision d’un chef d’État puissant mais seul avaient fait le tour du monde.

« Chefferie »

Selon le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, la cérémonie sera plus discrète ce lundi, sans mise en scène particulière, dans l’enceinte du Kremlin, à l’abri des regards. Une fausse modestie, pour le politologue Dmitri Orechkine : « Le système actuel en Russie n’est pas un État mais une “chefferie”, où tout, même les institutions de l’État, tourne autour d’un leader. Ce guide représente à la fois les pouvoirs exécutif, législatif, juridique et militaire. Mais pour être proche du peuple, le guide en question doit être simple, comme Staline en fait. Il doit se montrer comme étant proche du peuple. C’est pour cela que Poutine souhaite cette fois une inauguration sobre. »

Minorant le cérémonial, le Kremlin veut, semble-t-il, se mettre rapidement au travail : Poutine souhaite annoncer le nouveau gouvernement le jour même. « Au Kremlin, ce nouveau mandat est perçu comme une victoire. Les chiffres de soutien sont élevés, la façon dont ils ont été obtenus importe peu. C’est la preuve, selon eux, qu’il y a une loyauté électorale envers le pouvoir », estime Orechkine. L’opposition, affaiblie par un serrage de vis méthodique et continu depuis six ans, a, pour l’instant, réduit ses ambitions au minimum : faire respecter la Constitution russe, pour que ce quatrième mandat de Poutine soit, enfin, le dernier.