Ce que réserve le sommet des deux Corées

Kim Jong-un est le premier dirigeant nord-coréen à se rendre dans la république démocratique méridionale.
Photo: Agence France-Presse Kim Jong-un est le premier dirigeant nord-coréen à se rendre dans la république démocratique méridionale.

Douze gorilles en complets cravates courant groupés en pelotons autour de la Mercedes blindée du président de la Corée du Nord. Une chaleureuse poignée de main entre Kim Jong-un et son homologue de la Corée du Sud, Moon Jae-in. Les deux hommes traversant ensemble la ligne de démarcation des deux pays, puis marchant main dans la main comme des amoureux ou des enfants chaleureux. Et un toast au champagne, et les deux chefs d’État devant une toile de paysage bleutée, ou à une petite table de pique-nique, ou entourés de figurants en costumes traditionnels multicolores quasiment sortis d’un plateau de Star Wars.

Les images spectaculaires n’ont pas manqué en provenance de la zone tampon séparant les pays frères ennemis où avait lieu vendredi le sommet historique entre les deux chefs d’État. C’était la première fois qu’un leader de la dernière société totalitaire à la stalinienne se rendait dans la république démocratique méridionale.

La mise en scène de la politique de représentation était parfaitement rodée. Le spectacle, c’est déjà la politique, et les symboles comptent énormément dans ce coin du monde où le Nord travaille en permanence pour fignoler et entretenir le culte de la personnalité du leader adoré comme un demi-dieu. De fins connaisseurs ont fait remarquer que l’héritier de la seule dynastie communiste Kim Jong-un était vêtu d’une sorte de costume de banquier à la manière de son grand-père et coiffé en aérodynamique comme son paternel.

Des promesses ?

Mais pour le reste ? Qu’y a-t-il derrière ou en même temps que ces images ?

Beaucoup de promesses en fait, selon plusieurs observateurs. « Il ne faut pas minimiser les avancées qu’on constate, mais il faut rester prudents », résume Bruno Hellendorff, spécialiste en matière de sécurité internationale interrogé par la RTBF vendredi.

Il ajoute que, de facto, la Corée du Nord, devenue une puissance nucléaire, semble consolider son pouvoir de négociation, obtenir ce qu’elle voulait tout en promettant des réformes qu’il faudra maintenant concrétiser.

En même temps, un indéniable vent de détente souffle sur les deux Corées depuis les premiers rapprochements réalisés dans le cadre des Jeux olympiques de février. À l’issue de la rencontre historique, les deux leaders se sont engagés à une « dénucléarisation complète de la péninsule ». La formule frappe fort quand on se rappelle qu’il y a quelques semaines encore, le Nord paradait des ogives nucléaires et tirait des missiles balistiques au-delà du Japon.

La promesse de dénucléarisation (et non pas de non-prolifération du nucléaire) se retrouve dans un document paraphé par les deux présidents, la Déclaration de Panmunjom, du nom de la ville frontalière où avait lieu leur rencontre.

« Les deux leaders déclarent solennellement devant les 80 millions de Coréens et le monde entier qu’il n’y aura plus de guerre sur la péninsule coréenne et qu’une nouvelle ère de la paix a commencé », ajoute le préambule du texte, qui parle aussi de « mettre fin rapidement aux divisions et aux affrontements qui constituent un vestige de la guerre froide ».

Des actions ?

Le document historique détaille ensuite les moyens pour instaurer ce « régime de paix ». Dans les faits, il s’agit de promesses et de souhaits, d’ailleurs souvent profitables à la Corée du Nord.

Traité de paix. Il est question d’engager des pourparlers avec les États-Unis et possiblement avec la Chine dans la prochaine année pour mettre officiellement fin à la guerre de Corée qui a ravagé la péninsule entre 1950 et 1953. Techniquement, les deux républiques liées aux anciens blocs de l’Est et de l’Ouest sont toujours en guerre, même si un armistice a été signé il y a 65 ans.

Détente. Les engagements portent concrètement sur la fin des bravades et démonstrations de force, par exemple lors de manoeuvres militaires aux frontières terrestres ou maritimes. Le document évoque nommément une zone de paix en mer Jaune. La Corée du Sud a cessé en début de semaine la diffusion de propagande par haut-parleurs à sa frontière nord. Celle-ci incluait des slogans politiques mais aussi de la K-Pop, la musique populaire coréenne. La Corée du Sud a annoncé la semaine dernière qu’elle mettait fin à son programme nucléaire comme au développement de missiles de longue portée.

Diplomatie. Les deux signataires s’entendent sur la tenue de « discussions régulières et franches » pour renforcer la confiance mutuelle. Un téléphone rouge a déjà été mis en place entre les deux cabinets des chefs d’État. Il est prévu que le président Moon visite à nouveau Pyongyang cet automne dans un cadre plus officiel que lors de la rencontre préparatoire au sommet en mars. Des échanges doivent aussi s’amplifier aux niveaux intermédiaires du pouvoir, mais aussi par le truchement d’organisations de la société civile. Le rapprochement fusionnel amorcé pendant les Olympiques devrait se poursuivre au moment d’autres grands événements sportifs auxquels les deux Corées enverraient encore une seule et même équipe réunissant des participants des deux bords de la frontière.

Humanitaire. La Croix-Rouge sera autorisée à organiser à nouveau des rencontres entre des familles séparées depuis la guerre, la première réunion devant avoir lieu le 15 août prochain.


Ententes économiques et structurelles. Des accords économiques signés il y a dix ans, au moment où des promesses de détente et de rapprochement fusaient déjà, pourraient être implantés concrètement. Ces ententes avaient fait place à des sanctions à la suite du développement du programme nucléaire du Nord. Les nouveaux plans prévoient le développement de liens ferroviaires et routiers entre les deux pays, mais aussi vers le voisin chinois.

Et puis après ?

La table semble donc mise pour le prochain sommet décisif qui devrait réunir Kim Jong-un et Donald Trump fin mai ou début juin. L’invitation a été lancée à l’initiative de Pyeongchang et des rencontres préparatoires ont eu lieu.

Le président des États-Unis a diffusé de courtes déclarations de plus en plus optimistes au sujet du sommet de vendredi. « De bonnes choses arrivent, mais qui vivra verra », a-t-il d’abord déclaré sur Twitter. Quinze minutes plus tard, il soulignait en lettres majuscules que la guerre de Corée allait cesser, ajoutant que les Américains devraient être « très fiers » des dénouements dans la péninsule coréenne.

M. Trump a ensuite rencontré la presse dans le cadre de la visite de la chancelière allemande, Angela Merkel, à la Maison-Blanche. Il a reproché à son prédécesseur (sans le nommer explicitement) de s’être fait rouler dans la farine par la Corée du Nord. Il a attribué une partie des mérites des développements récents au président chinois Xi Jinping, qui a reçu son homologue nord-coréen en visite secrète fin mars. Cette rencontre avait permis la diffusion d’images spectaculaires d’un train blindé arrivant à Pékin.