Un peuple afghan isolé des guerres et des talibans

Les «Pamiris», comme sont surnommés les habitants de Wakhan dans le reste de l’Afghanistan, sont de confession musulmane ismaélienne, fidèles de l’Aga Khan.
Photo: Gohar Abbas Agence France-Presse Les «Pamiris», comme sont surnommés les habitants de Wakhan dans le reste de l’Afghanistan, sont de confession musulmane ismaélienne, fidèles de l’Aga Khan.

« Les talibans, c’est quoi ? » interroge timidement Sultan Begium du fond de sa maison glacée dans le corridor de Wakhan, un coin d’Afghanistan si isolé que ses habitants ignorent presque tout des guerres qui ravagent leur pays depuis des décennies.

Cette frêle grand-mère au visage marqué par l’âpreté de la vie à haute altitude fait partie de la communauté wakhi. Comme elle, quelque 12 000 nomades résident dans cette étroite bande de territoire au climat hostile, coincée entre le Tadjikistan, la Chine et le Pakistan à l’extrême nord-est de l’Afghanistan.

L’accès en est très difficile, ce qui a préservé Wakhan des turbulences de 38 années de conflits en Afghanistan. « La guerre, quelle guerre ? Il n’y a jamais eu de guerre », ajoute Sultan Begium en attisant son feu de bouse de yak. La vieille femme avoue toutefois avoir entendu parler de soldats russes offrant des cigarettes à l’autre bout du corridor.

Seul ce genre d’anecdotes est parvenu aux oreilles des habitants de Wakhan, tandis que le pays subissait bouleversement après bouleversement dans la foulée de l’invasion soviétique en 1979 et que les talibans y montaient en puissance.

La série quasi ininterrompue de conflits qui s’est ensuivie a fait des centaines de milliers de morts et des millions de déplacés et continue à ce jour. Mais pour ces Wakhi, qui sont pourtant nominalement des citoyens afghans, il s’agit d’un monde résolument lointain et mystérieux.

« Les talibans sont de très mauvaises gens, venus d’un autre pays et qui violent les moutons et massacrent les humains », croit savoir Askar Shah, le fils aîné de Mme Begium, qui l’a entendu de la bouche de marchands pakistanais.

Dépourvus d’électricité, les habitants n’ont accès ni à Internet ni à la téléphonie mobile. Seuls quelques-uns possèdent des postes de radio sur lesquels ils peuvent parfois capter les actualités russes ou afghanes ou écouter de la musique iranienne. Les communications d’un hameau local à l’autre se font par talkie-walkie.

Les nomades ne savent presque rien non plus de l’invasion américaine de 2001 et des récentes vagues d’attentats d’insurgés (talibans et groupe armé État islamique) qui déstabilisent le pays et ont fait de Kaboul l’un des lieux les plus dangereux du pays pour les civils.

« Des étrangers ont envahi notre pays ? » demande Askar Shah, incrédule. « Non, ils ne peuvent pas faire ça. Ce sont des gens bien », ajoute-t-il, perplexe.

Créé au XIXe siècle, le corridor de Wakhan se trouve à la confluence de trois massifs de très haute montagne à la pointe occidentale de l’Himalaya : l’Hindou Kouch, le Karakoram et le Pamir.

Il est l’un des aboutissements du « Grand Jeu », qui vit les empires russe et britannique rivaliser d’influence en Asie centrale à coups de conflits locaux, de manoeuvres diplomatiques et d’épisodes d’espionnage rocambolesques. Il était destiné à servir de « zone tampon » entre les deux nations rivales.

Sans autorité gouvernementale

Long de 350 kilomètres pour une largeur maximale de 60 kilomètres, s’étirant à plus de 3000 mètres d’altitude et balayé par les vents, le corridor a largement échappé à l’autorité des gouvernements successifs.

L’accès dans le « noeud du Pamir », le point où convergent trois des plus hautes chaînes de montagnes du monde, y est possible depuis les pays voisins, mais seulement par des routes très difficiles et dangereuses à dos de cheval, de yak ou à pied.

Les « Pamiris », comme sont surnommés les habitants de Wakhan dans le reste de l’Afghanistan, y cohabitent avec un petit groupe de Kirghizes, estimé à environ 1100 personnes et qui s’est établi à l’extrémité nord du corridor.

Ils sont de confession musulmane ismaélienne, fidèles de l’Aga Khan. La burqa, symbole omniprésent d’oppression des femmes dans une grande partie du pays, leur est inconnue.

Leur vie nomade évolue autour de leurs yaks et autre bétail, qu’ils troquent contre du blé, du riz et des vêtements avec des marchands ayant fait le périple depuis des régions voisines.

Mais la vie est très dure dans cette contrée où le thermomètre reste bloqué en dessous de 0 °C plus de 300 jours par année. La moindre grippe peut être fatale et les morts en couches y sont fréquentes. Le seul remède disponible à volonté est l’opium.

La drogue extraite des fleurs de pavot « est notre seule identité afghane », plaisante Nazar, un Wakhi, alors qu’il broie de l’opium avec du paracétamol pour en renforcer l’effet.

« L’ensemble de la population en est dépendante », souligne-t-il.

Mais l’avenir pourrait être porteur de changements : le gouvernement afghan envisage de construire une route reliant Wakhan au reste de la province de Badakhshan et effectue des relevés aériens pour sélectionner la meilleure trajectoire, a indiqué à l’AFP un porte-parole du gouvernement afghan, Mehdi Rohani.

La Chine est également en discussions avec Kaboul au sujet de la construction d’une base militaire dans la partie nord du corridor, selon des responsables afghans.

Si ces projets aboutissent, ils pourraient se traduire par davantage de commerce, de tourisme et d’infrastructures médicales dans la zone. Mais ils pourraient également signifier la fin de l’immunité de Wakhan à la guerre.