Corée du Nord: la stratégie américaine en question après les ouvertures intercoréennes

Le téléphone rouge transfrontalier entre les deux Corées, qui n’avait plus servi depuis 2016, a été réouvert mercredi 3 janvier.
Photo: Agence France-Presse Le téléphone rouge transfrontalier entre les deux Corées, qui n’avait plus servi depuis 2016, a été réouvert mercredi 3 janvier.

La reprise des contacts intercoréens menace d’affaiblir la stratégie d’isolement du régime de Pyongyang menée par l’administration du président Donald Trump qui s’est engagée dans une nouvelle escalade verbale avec Kim Jong-Un.

Le président américain n’est guère enclin aux propos conciliants lorsqu’il s’agit de se confronter à celui qu’il surnomme « Little Rocket Man » (« le petit homme-fusée »), en référence à l’accélération des tests de missiles balistiques nord-coréens ces derniers mois.

Il l’a encore montré mardi avec un tweet moqueur à l’encontre du leader nord-coréen.

« Kim Jong-Un vient d’affirmer que le “bouton nucléaire est sur son bureau en permanence” […] informez-le que moi aussi j’ai un bouton nucléaire, mais il est beaucoup plus gros et plus puissant que le sien, et il fonctionne ! »

Mais dans son discours de Nouvel an, Kim Jong-Un a aussi lancé un processus de reprise des contacts avec la Corée du Sud, qui semble avoir surpris Washington où il est vu avec une grande méfiance.

Téléphone rouge

Donald Trump a d’abord réagi avec modération. « Peut-être que c’est une bonne nouvelle, peut-être pas. Nous verrons ! », a-t-il écrit. Puis son ambassadrice à l’ONU, Nikki Haley, a rejeté la perspective de discussions intercoréennes, tant que celles-ci ne portent pas sur la dénucléarisation de la péninsule nord-coréenne. « Un rafistolage », a-t-elle affirmé.

L’offre de Kim Jong-Un a abouti dès mercredi à la réouverture du téléphone rouge transfrontalier entre les deux Corées, qui n’avait plus servi depuis 2016.

Pour Ian Bremmer, président de la société d’expertise Eurasia Group, Kim Jong-Un se sent désormais en position d’entreprendre un tel processus après avoir affirmé que ses missiles intercontinentaux étaient en mesure d’atteindre le territoire américain.

« Cela leur permet [aux Nord-Coréens] de parler d’une ouverture vers les Sud-Coréens, les Chinois… Il est toujours préférable de négocier en position de force », a-t-il estimé.

Donald Trump a mené depuis son arrivée au pouvoir il y a un an une campagne de « pression maximale » contre Pyongyang, faite de sanctions bilatérales et internationales assorties d’une menace militaire régulièrement réitérée.

Le but affiché est de parvenir à un isolement diplomatique et économique du régime de Pyongyang pour le conduire à des concessions sur ses programmes nucléaire et balistique.

Mais alors que le président américain promettait « le feu et la colère » à Pyongyang, la Corée du Sud élisait en mai dernier Moon Jae-In, un président résolument favorable au dialogue avec le voisin du Nord.

Percée et confrontation

Après les ouvertures de Kim, son gouvernement a signalé qu’il était prêt à des discussions dès la semaine prochaine pour parler de la participation nord-coréenne aux Jeux olympiques de Pyeongchang, qui se tiendront du 9 au 25 février, ainsi que d’autres sujets d’intérêt mutuel.

S’agit-il aussi pour le président Moon d’essayer de trouver un moyen de vivre plus en sécurité aux côtés d’un voisin devenu puissance nucléaire et qui ne montre aucune velléité de renoncer à son arsenal ?

Heather Nauert, la porte-parole du département d’État américain insiste sur le fait que ce n’est pas le cas. « Il se peut que Kim Jong-Un cherche à enfoncer un coin entre deux nations — entre notre nation et la République de Corée », a-t-elle déclaré.

« Je peux vous assurer que cela ne se produira pas. Nous sommes très sceptiques sur la sincérité de Kim Jong-Un dans sa volonté de s’asseoir et d’avoir des discussions. »

Mais la politique de Donald Trump est vue à Séoul comme celle de « l’Amérique d’abord », certainement pas « la Corée du Sud d’abord ».

Ian Bremmer, qui a parlé récemment avec des responsables sud-coréens, estime qu’il y a une chance réelle que Séoul puisse accepter un gel de ses manoeuvres militaires avec les Américains pour permettre des discussions avec Kim Jong-Un.

Cela constituerait une victoire pour la Chine et une déconvenue pour Washington, qui refuse toute équivalence entre sa présence militaire régionale et le programme nucléaire de Pyongyang.

Les spécialistes, comme Ian Bremmer, sont de leur côté très prudents. « Ce que nous voyons, ce sont des évolutions qui vont dans le sens d’une percée, d’autres qui vont dans le sens d’une confrontation », note-t-il.

Et le risque d’une erreur de calcul lors d’un tir de missile pouvant conduire à une confrontation militaire continue de donner des sueurs froides. Ce risque « est très élevé », estime-t-il.

1 commentaire
  • Pierre Fortin - Abonné 3 janvier 2018 14 h 17

    Le risque est-il si élevé ?


    Kim Jong-un est un homme rationnel et sa politique est cohérente, son armement nucléaire n'étant que défensif et ne servant qu'à le protéger d'une attaque US du type qu'ont subi les autres pays désignés comme appartenant à l' "Axe du mal " (e.g. Irak, Syrie). Logiquement, il n'a aucune raison de lancer ses missiles autrement que pour démontrer qu'il les possède et qu'ils sont fonctionnels, ce qui est chose faite aujourd'hui.

    La position des USA n'est pas aussi simple car il s'agit pour eux de défendre une présence stratégique dans la région en en faisant porter le motif et la raison d'un quelconque casus belli sur la Corée du Nord. Mais si les deux dirigeants coréens finissaient par s'entendre, quel besoin y aurait-il de conserver les divisions US sur la ligne de séparation ?

    Depuis l'armistice de 1953, plusieurs tentatives de rapprochement ont été amorcées entre les Coréens. Chaque fois elles ont échoppé sur le refus de Washington de retirer ses troupes pour conserver sa présence en mer de Chine et sur la péninsule. La volonté de rapprochement des Coréens est mutuelle et il ne faudrait pas de gros efforts pour le réaliser car, après tout, ce sont bien les USA qui ont contribué à couper ce peuple en deux après qu'il fut mis à genoux par 35 ans d'occupation japonaise. Si nous l'avons oublié, ce n'est pas le cas des familles qui ont alors été séparées. La balle est dans le camp US cette fois, admirons leur diplomatie à l'œuvre.

    Quand à Donald Trump et son plus gos bouton nucléaire, on ne doute pas qu'il soit aussi celui qui pisse le plus loin ... si ça peut le rassurer. À bien y penser, c'est peut-être dans sa tête que loge le plus grand risque.