Corée du Nord: 70 ans d’escalade de la violence

L’armée populaire de Corée, en juillet 2013, paradant à Pyongyang.
Photo: Ed Jones Agence France-Presse L’armée populaire de Corée, en juillet 2013, paradant à Pyongyang.

« L’attention du monde reste fixée sur la Corée », tel est le commentaire diffusé par la télévision française… en 1950. Une période lointaine depuis laquelle la tension n’est jamais vraiment retombée dans la péninsule.

La liste semble ne jamais prendre fin. Le régime de Kim Jong-un a procédé dimanche le 3 septembre à son sixième essai nucléaire et revendique avoir réussi à faire exploser une bombe H. Quelques jours auparavant, la Corée du Nord effectuait un tir d’un missile qui a survolé le nord du Japon, ce qui n’était pas arrivé depuis 2009. Au début du mois d’août, Pyongyang avait menacé de tirer quatre engins sur le territoire nord-américain de Guam, après avoir lancé deux missiles balistiques intercontinentaux en juillet… Autant de tests et de signes inquiétants dans une crise qui dure depuis soixante-dix ans.

1945-années 1990 : un conflit essentiellement Nord-Sud

À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, les deux Corées sont divisées : le Nord a mis en place un gouvernement communiste et le Sud est soutenu par les États-Unis. Les tensions entre le bloc communiste et le bloc occidental aboutissent à la guerre de Corée, en 1950, avec l’invasion du Sud par le Nord. Comme le précise alors le présentateur des Actualités françaises, « l’attention du monde reste fixée sur la Corée ».

La guerre s’achève en 1953, sans que les frontières aient vraiment bougé : le 38e parallèle épouse en partie la ligne démilitarisée entre les deux Corées. Comme le souligne Jean-Vincent Brisset, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et spécialiste des questions stratégiques en Asie, interrogé par Libération, il n’est pas mis fin officiellement à la guerre : « Aucun traité de paix n’est signé, on est en situation d’armistice », et la Corée du Nord est « sous tension depuis 1945 ». Si un rapprochement est temporairement envisagé en 1972 (voir la déclaration commune reproduite par Le Monde diplomatique), le Nord commence à travailler sur une version du missile soviétique Scud-B, dès la fin des années 1970. Le premier test de l’engin aura lieu en 1984. Si, en 1985, la Corée du Nord signe le traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), elle développe dans les années qui suivent, des missiles balistiques dont la portée ne cesse de s’accroître : Scud-C (d’une portée de 500 km), Rodong-1 (1300 km), Taepodong-1 (2500 km), Hwasong-10 (3000 km), Taepodong-2 (6700 km). En parallèle, deux réacteurs de recherche nucléaire sont installés dans le pays.

Le tournant nucléaire

Jusqu’à la mort de Kim Il-sung, grand-père de l’actuel dirigeant, en 1994, « les menaces sont dirigées principalement contre la Corée du Nord », décrypte Jean-Vincent Brisset. Cette année-là, le président américain Bill Clinton menace de bombarder le site nucléaire de Yongbyon où le régime dit avoir enrichi de l’uranium. La Corée du Nord s’engage à geler et démanteler son programme nucléaire militaire en échange de réacteurs civils. À la fin de la décennie, la Corée du Nord déclare aussi un moratoire sur les essais de missiles à longue portée. Mais dès 2003, elle se retire finalement du traité sur la non-prolifération des armes nucléaires et se déclare puissance atomique. Deux ans plus tard, elle affirme posséder l’arme nucléaire et met fin également au moratoire sur les essais de missiles longue portée.

En 2006, elle réalise son premier essai nucléaire souterrain. « Excepté un petit résultat de Clinton, les États-Unis interviennent depuis 1993 avec un résultat quasiment nul », analyse le chercheur.

Trois ans plus tard, en 2009, la Corée du Nord lance une fusée longue portée qui survole le Japon et réalise son deuxième essai nucléaire souterrain. En 2010, la tension grimpe d’un cran lorsque 46 marins meurent dans le naufrage d’un navire sud-coréen, bien que Pyongyang nie son implication. Le 23 novembre, une pluie de 170 obus en provenance du Nord s’abat sur l’île de Yeonpyeong.

2012: Kim Jong-un veut s’imposer en « père tutélaire »

En 2012, Kim Jong-un succède à son père. En février, il annonce un moratoire de ses activités d’enrichissement d’uranium, accepte le retour d’inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) en échange d’une aide alimentaire américaine… qui sera suspendue après le tir d’une fusée. Début 2013, la Corée du Nord mène un troisième essai nucléaire souterrain et c’est l’Union européenne qui adopte des sanctions. « Pour avoir une légitimité, Kim Jong-un doit se présenter comme l’homme protecteur de son peuple. Il bénéficie d’une relative amélioration de la situation économique et utilise la menace américaine pour sa politique intérieure, pour prouver qu’il peut être dissuasif. C’est très largement national, il médiatise tous les essais afin d’asseoir son poids moral et d’apparaître comme un père tutélaire », analyse Jean-Vincent Brisset.

La Corée du Nord, qui se dit indignée par un nouveau régime de sanctions, menace et se déclare en « état de guerre » avec le sud. En juillet 2014, à la veille de la visite à Séoul du président chinois Xi Jinping, le pays tire à nouveau deux roquettes à courte portée.

Trump et la fin de la diplomatie classique

En janvier 2016, Pyongyang effectue son quatrième essai nucléaire souterrain. Le gouvernement annonce son premier essai réussi de bombe à hydrogène, ou bombe H, ce qui est alors largement mis en doute.

Le Conseil de sécurité de l’ONU condamne unanimement l’essai. En avril, un nouvel essai de tir de missile a lieu à partir d’un sous-marin cette fois. Washington et Séoul annoncent leur projet de déploiement en Corée du Sud du bouclier antimissile américain Thaad. En août, Pyongyang tire directement un missile balistique dans la zone économique maritime du Japon et en septembre, effectue son cinquième essai nucléaire.

Les États-Unis commencent le déploiement du Thaad au mois de mars 2017. En mai, Pyongyang lance un engin dont la portée estimée permettrait de frapper les bases américaines de l’île de Guam. Puis en juillet, deux autres missiles, susceptibles d’atteindre l’Alaska et une bonne partie du continent américain, sont testés.

« Donald Trump arrive [en janvier 2017] avec des méthodes brutales, il a contre lui le complexe militaro-industriel américain qui vend des armes à la Corée du Sud et au Japon mais il veut faire quelque chose », analyse Jean-Vincent Brisset.

En 2016, Kim Jong-un avait procédé à 24 lancements et testé deux bombes nucléaires, il a tiré 17 engins depuis le début 2017. Son père en avait lancé 16 durant ses dix-sept années à la tête de la République populaire de Corée.


La puissance de l’essai nucléaire nord-coréen plus élevée qu’estimée

Le dernier essai nucléaire nord-coréen était d’une puissance estimée de 120 kilotonnes, soit huit fois supérieure à celle de la bombe américaine qui a dévasté Hiroshima, a déclaré mardi à des journalistes le ministre japonais de la Défense Itsunori Onodera. Le Japon avait dans un premier temps évalué à 70 kilotonnes l’énergie produite par l’explosion de dimanche attribuée par la Corée du Nord à une bombe à hydrogène. Après ce sixième essai nucléaire de Pyongyang, le plus puissant à ce jour, les États-Unis, avec leurs alliés européens et japonais, ont annoncé lundi négocier à l’ONU de nouvelles sanctions sévères contre la Corée du Nord mais la position de la Chine et de la Russie, qui disposent d’un droit de veto, restait incertaine.