La Corée du Nord provoque pour survivre

Le dirigeant nord-coréen, Kim Jong-un, célèbre le test réussi du tir de missile intercontinental réalisé le 4 juillet dernier.
Photo: STR / KCNA / Agence France-Presse Le dirigeant nord-coréen, Kim Jong-un, célèbre le test réussi du tir de missile intercontinental réalisé le 4 juillet dernier.

Le tir d’un missile de portée intercontinentale le jour de la fête de l’indépendance américaine n’a pas tardé à faire grimper la nervosité sur la scène internationale. Enflure des menaces ? Escalade dangereuse ? La menace d’une riposte militaire de Washington reste improbable et Pyongyang est encore loin d’abandonner sa stratégie de dissuasion nucléaire. Sa capacité à faire avancer son programme d’armement, maintenant reconfirmée, renforce la nécessité de reprendre le dialogue.

Impossible mardi dernier d’échapper à l’image qui semble la répétition d’une énième prise de vue : des silhouettes de Nord-Coréens regardent un missile décoller à l’écran. Mais l’engin balistique avait cette fois la capacité de toucher l’Alaska.

Le président américain, Donald Trump, a réagi peu après sur Twitter, demandant à la Chine de mettre fin « à cette absurdité une bonne fois pour toutes ». Il a ensuite promis jeudi une riposte sévère, réitérant la fin de la politique de la « patience stratégique » de son prédécesseur envers cet « État voyou ». L’ambassadeur américain aux Nations unies avait évoqué plus tôt dans la journée la possibilité d’une action militaire dans l’éventualité d’un échec de la diplomatie.

Mais une action militaire reste somme toute improbable, selon les analystes de la région. « J’ai du mal à voir comment on voudrait attaquer une puissance nucléaire, simplement dû aux conséquences qui s’ensuivraient », croit Jean-François Bélanger, candidat au doctorat en science politique à l’Université McGill.

Photo: Jewel Samad Agence France-Presse Nikki Haley, l’ambassadrice américaine aux Nations unies, à une réunion d’urgence organisée par le Conseil de sécurité de l’ONU à la suite du tir de la Corée du Nord la veille

Ces menaces d’intervention ne datent d’ailleurs pas d’hier. Le programme nucléaire civil de la Corée du Nord, mis au point avec l’aide des Soviétiques, remonte à la fin des années 1980. Il a ensuite été progressivement — et clandestinement — détourné vers un usage militaire. Dès cette décennie, on découvre des réacteurs utilisés à des fins militaires, et les États-Unis mettent en garde contre la capacité du pays qui a atteint des niveaux dangereux. Sous la présidence de Bill Clinton, les Américains tentent de faire geler le programme atomique, surtout par un accord en 1994 qui prévoit la levée des sanctions économiques et des transferts technologiques.

Des engagements qui n’ont jamais été respectés de part et d’autre puisque le 9 octobre 2006, la Corée du Nord procède à son premier essai nucléaire souterrain. En 2002, George W. Bush la place dans la liste des États voyous, en invoquant la certitude que les Nord-Coréens enrichissent de l’uranium en secret. En 2016, devant l’essai réussi d’une bombe à hydrogène, la bombe H, encore plus puissante qu’une bombe atomique ordinaire, le chef du Pentagone évoque « des conséquences ».

À chaque épisode, des menaces, jamais encore mises à exécution, faut-il noter : « Les États-Unis sont de moins en moins crédibles, mais ils appliquent encore une diplomatie coercitive pour avoir des concessions », ajoute M. Bélanger, spécialiste de la prolifération nucléaire. Si Washington affirme sa présence aux côtés d’un de ses plus grands alliés dans la région, la Corée du Sud, le point de rupture a encore été repoussé.

Chantage à la bombe

Une lecture partagée par Benoit Hardy-Chartrand, chercheur au Centre pour l’innovation dans la gouvernance internationale (CIGI) : « Le gouvernement Trump espère dissuader avec un discours de plus en plus belliqueux, il joue la ligne dure », dit-il.

Cette rhétorique de la peur fait écho à la propre stratégie de Kim Jong-un. Ainsi, quand le missile renferme la mort aux yeux du simple spectateur, le leader et l’expert y voient l’expression la plus forte de la dissuasion. Les bravades nord-coréennes sont devenues une question de survie pour le pays, l’obsession de la possession nucléaire, un élément constitutif de cet État totalitaire.

Cette semaine, Pyongyang a ainsi montré que son programme militaire avançait plus vite qu’on voulait le croire. Kim Jong-un s’est rapproché encore de son objectif de pouvoir envoyer une bombe H sur les États-Unis. De nombreux obstacles demeurent néanmoins, rassure M. Hardy-Chartrand. « Lancer un missile ne garantit en rien sa fiabilité et sa précision, et le plus grand défi reste de miniaturiser une ogive nucléaire pour pouvoir la placer sur ce missile », précise-t-il.

Les grandes puissances devront néanmoins composer avec le fait « que d’un point de vue matériel, son programme progresse et va même très bien », résume Jean-François Bélanger.

Ce sursaut des avancées pourrait même forcer des négociations, comme l’a laissé entendre le président sud-coréen, Moon Jae-in, à la veille du sommet du G20 à Hambourg. Tout en plaidant pour des sanctions renforcées, il s’est montré désireux de renouer le dialogue avec son voisin du nord, en rencontrant son homologue « quand les conditions seront réunies ».

Au sommet du G20, les discussions sur la crise nord-coréenne risquent aussi de fissurer encore davantage l’amitié de façade déjà fragile entre Beijing et Washington. Donald Trump reproche à son homologue d’être incapable d’endiguer la Corée du Nord. De son côté, Xi Jinping ne peut qu’envisager avec catastrophe l’éventualité d’une intervention militaire américaine à ses portes.

Le compromis proposé jusqu’à maintenant par la Chine consiste à un gel des tests de missiles et des essais nucléaires en échange d’un gel des exercices militaires communs entre les Américains et les Sud-Coréens. Ce scénario du « double moratoire » est écarté jusqu’à présent.

Le choc des personnalités ?

Si une nouvelle ronde de négociations devait s’ouvrir, elle démontrerait encore une fois que « la stratégie nord-coréenne a fonctionné, qu’il a été arrogant et ça a payé », admet M. Bélanger. Démesuré dans ses ambitions, Kim Jong-un n’est cependant pas irrationnel : le nucléaire est devenu en quelque sorte son assurance vie, l’une de ses rares forces persuasives.

Rationnel mais certes paranoïaque, le leader totalitaire fait face à une personnalité qui manque tout autant de modération. La venue de Donald Trump à la présidence « a ajouté une dose d’incertitude dans la façon dont les Américains jouent leur politique dans la région », analyse M. Hardy-Chartrand.

Il est cependant entouré de conseillers expérimentés, concède-t-il. Que l’on soit d’accord ou non avec ses politiques, force est d’avouer que le secrétaire américain à la Défense, James Mattis, est un « stratège intelligent et expérimenté, tout à fait conscient des risques immenses associés à l’option militaire en Corée du Nord ». L’animosité sera tout de même longue à retomber entre les deux pays.