La Corée du Sud sous Moon Jae-in en six questions

Les libéraux ont fait un retour à la présidence de la Corée du Sud avec l’élection de Moon Jae-in.
Photo: Lee Jin-man Associated Press Les libéraux ont fait un retour à la présidence de la Corée du Sud avec l’élection de Moon Jae-in.

Après le règne de deux présidents conservateurs et la destitution de Park Geun-hye en mars dernier, les libéraux font un retour à la présidence de la Corée du Sud avec l’élection mardi de Moon Jae-in. Qu’est-ce que cela implique pour le dossier nord-coréen, les relations avec Washington et l’économie du pays ? Réponses de Steven Denney, fellow de l’Asian Institute à l’Université de Toronto, joint par téléphone à Séoul après l’annonce des résultats.

Après deux présidents conservateurs, quelle est l’ampleur du changement attendu avec l’élection d’un président libéral ?

C’est perçu comme un changement de garde important. On s’attend à ce que Moon Jae-in adopte une approche plus conciliatrice avec la Corée du Nord et qu’il renégocie la relation avec les États-Unis. Moon dit vouloir s’assurer que Séoul joue un rôle central dans les affaires de la péninsule. Il y a ici un sentiment particulièrement fort que les États-Unis agissent seuls et considèrent Séoul comme un partenaire secondaire.

Quel rôle Moon veut-il voir la Corée du Sud jouer ?

Il veut rétablir les liens avec Pyongyang. Les présidents Lee Myung-bak (2008-2013) et Park Geun-hye (2013-2017) ont coupé les communications et les échanges économiques avec le Nord. Ils ont pratiqué une politique d’endiguement complet.

Ce qu’il pourra faire concrètement reste à voir. Il ne s’est pas trop avancé, par crainte de ne pouvoir tenir ses promesses. Mais il est notamment question de rouvrir le complexe industriel collectif de Kaesong situé à quelques kilomètres au nord de la zone démilitarisée entre les deux pays. Il a été fermé début 2016.

Quelle marge de manoeuvre Moon a-t-il pour agir ? Quelle est son approche ?

Les contraintes structurelles sont nombreuses. Pyongyang fait à peu près tout son commerce avec la Chine, qui a une relation difficile, sinon antagonique avec les États-Unis, principal allié de Séoul… La perception générale en Corée du Sud est que les tensions sont plus fortes que d’ordinaire, et que l’environnement sécuritaire n’est pas propice à un rapprochement entre la Corée du Nord et les autres acteurs régionaux.

L’approche privilégiée par Moon est donc d’apaiser cet environnement. D’où l’idée de rouvrir les canaux de communication et de commerce. Cela devrait permettre de relancer les pourparlers sur ce qui est l’enjeu numéro un pour tout le monde : le programme nucléaire et balistique nord-coréen. Et rendre possible, à terme, une entente avec le Nord.

Moon a dit clairement que la dénucléarisation de la Corée du Nord est une priorité. Il a tenté de battre en brèche le message colporté pendant la campagne par les centristes et les conservateurs voulant qu’il serait mou sur les questions de sécurité.

La réalité est que la relation entre les deux Corées ne peut être plus… inexistante ! Il n’y a aucune interaction. La barre est si basse qu’on ne peut que monter.

Qu’en est-il de la relation avec Washington, qui a adopté une posture plus ferme à l’égard de la Corée du Nord ?

C’est une grande inconnue. La supposition la plus partagée est qu’un gouvernement libéral à Séoul sera à couteaux tirés avec le gouvernement Trump. Mais ce n’est pas aussi clair. Car en raison des fortes contraintes structurelles, il y a une limite à ce que Séoul peut faire autrement.

Il y a aussi place au compromis avec Washington dans le dossier nord-coréen. Les deux parties reconnaissent l’échec de la « Patience stratégique » [l’approche privilégiée par Barack Obama qui consistait à user de pressions et de sanctions tout en restant ouvert au dialogue], et Washington n’a pas encore élaboré une politique claire à cet égard.

Le taux de participation à la présidentielle a franchi les 77 %, le plus haut en deux décennies. Quels sont les principaux enjeux qui ont poussé les électeurs aux urnes ?

Une élection extraordinaire tenue dans la foulée de la destitution d’une présidente conservatrice impopulaire mobiliserait n’importe qui, n’importe où.

Hormis cela, ce sont les enjeux économiques — et non sécuritaires — qui ont le plus préoccupé les électeurs. Les emplois sont de plus en plus irréguliers et contractuels, surtout chez les jeunes. Le chômage frôle les 12 % chez ceux-ci et le salaire minimum, équivalent à 6,50 $CAN, est jugé faible par plusieurs, d’autant que la plupart des nouveaux emplois sont créés dans le secteur des services. Moon a promis de le hausser à 10 $CAN.

Le président élu veut aussi s’attaquer aux chaebols [conglomérats industriels tels Samsung, LG et Hyundai], mais ses propositions sont vagues. Ces béhémoths tentaculaires sont perçus comme distordant l’économie en donnant trop de pouvoir aux familles qui les dirigent.

L’environnement a aussi occupé une place importante dans la campagne. La pollution de l’air à Séoul — et ailleurs au pays — s’envenime depuis environ quatre ans.

Où Moon se situe-t-il sur le spectre idéologique gauche-droite ?

Avec ses promesses d’engager 15 000 fonctionnaires, de réglementer davantage les normes du travail pour éviter la précarisation et de hausser le salaire minimum, Moon peut être considéré de centre gauche. Sa formation, le Parti démocrate, est très similaire au Parti libéral du Canada sur le plan économique. Par contre, sur les questions identitaires — LGBT, minorités ethniques, etc. —, le parti est davantage de centre droit.