La Corée du Sud à l’orée de la paralysie

Des manifestants antigouvernement traînant une statue à l’effigie de la présidente Park Geun-hye, le 3 décembre dernier
Photo: Jung Yeon-je Agence France-Presse Des manifestants antigouvernement traînant une statue à l’effigie de la présidente Park Geun-hye, le 3 décembre dernier

Un scandale ébranle les plus hautes sphères du pouvoir en Corée du Sud. Depuis six semaines, les Sud-Coréens descendent en masse dans les rues pour demander la démission de la présidente, Park Geun-hye. La fin de semaine dernière, les organisateurs clament avoir réuni près de 2 millions de manifestants dans les rues de Séoul, ce qui en ferait la plus imposante de l’histoire du pays. Quelle est la nature de ce scandale et qu’implique-t-il ? Réponses de Steven Denney, fellow du Asian Institute à l’Université de Toronto.

De quoi Park Geun-hye est-elle accusée ?

De deux choses différentes. D’une part, la présidente aurait pris conseil auprès d’une amie de longue date de sa famille pour les affaires de l’État. Cette personne, Choi Sun-sil, est une simple citoyenne sans fonction officielle au gouvernement ni autorisation de sécurité. Elle aurait malgré tout eu accès à des discours-clés détaillant les politiques intérieure et étrangère de la présidente.

Après avoir nié l’affaire, Park Geun-hye a offert ses excuses à la nation dans un discours télévisé, chose rare pour cette présidente. Sa sincérité a été mise en doute. Sa cote de popularité, qui était sous la barre des 50 % depuis fin 2015, a alors plongé bien en dessous de 10 %.

Mais l’influence de Mme Choi ne s’arrêterait pas là. La présidente aurait été de mèche dans l’extorsion de 70 millions de dollars auprès des grands conglomérats industriels — dont Samsung et Hyundai — afin de financer deux organisations à but non lucratif dirigées par Mme Choi. Celle-ci aurait ensuite détourné une partie de ces fonds.

Les observateurs sont nombreux à dire que cette affaire symbolise plusieurs choses qui ne vont plus en Corée du Sud. De quoi s’agit-il ?

Il y en a plusieurs. Le manque de transparence politique en est une. Mme Park a été critiquée pour son incapacité à communiquer ouvertement avec les médias et la nation dans son ensemble. Cela a renforcé la perception d’une déconnexion entre le peuple et la Maison-Bleue — la résidence et bureau présidentiel — et d’un pouvoir exécutif qui n’est pas démocratiquement responsable.

Le système présidentiel est aussi problématique. Le chef de l’État ne peut servir qu’un seul mandat de sept ans. Celui-ci devient alors un « canard boiteux » dès la troisième, sinon la quatrième année de son mandat. Bien que ce facteur ne soit pas en lien direct avec le scandale actuel, il n’y est pas étranger non plus : si les présidents et leur parti pouvaient se faire réélire, ils seraient plus responsables. En théorie, du moins.

Fait rare, les grands conglomérats — les chaebols —, qui contrôlent l’essentiel de l’économie sud-coréenne, ont été agressivement questionnés par les députés mardi. Leur proximité du pouvoir politique semble poser problème. Qu’en est-il ?

C’est un enjeu depuis quelque temps. Il y a une longue histoire de relations très proches entre l’État et la grande entreprise. C’était jadis vu comme une bonne chose ; c’est ce qui aurait rendu possible, en partie, le développement rapide de l’économie sud-coréenne.

Mais aujourd’hui, nombreux sont ceux qui croient que les chaebols sont devenus trop puissants. Pas simplement too big to fail (« trop gros pour faire faillite »), mais trop imposants pour être contrôlables. Ce n’est pas pour rien que l’on surnomme la Corée du Sud la « République de Samsung » (l’entreprise représenterait jusqu’à 20 % de l’économie nationale).

Ces conglomérats sont-ils plus puissants que l’État ? Cela est matière à débat. Mais comme le suggère le questionnement serré au parlement, plusieurs pensent que ces liens sont trop étroits. Il est pratiquement certain que briser les conglomérats sera un enjeu de la prochaine campagne.

Que Park Geun-hye démissionne ou soit destituée, le scandale aura secoué le pays. Quelles en sont les conséquences possibles ?

D’intenses efforts sont déployés pour destituer la présidente. En raison des manifestations monstres et des fortes pressions politiques, des membres de premier plan du parti Saenuri, au pouvoir, se sont engagés à soutenir les efforts de l’opposition en ce sens. Le vote doit se tenir vendredi. Advenant le lancement d’une procédure de destitution, cela pourrait convaincre Mme Park de démissionner — ce que les manifestants demandent depuis des semaines.

Quel que soit le scénario qui prévaudra, la conséquence sera la paralysie politique. Des élections anticipées devront être tenues dans les 60 jours suivants pour élire un nouveau président. Et tandis que les partis se bousculent pour mettre de l’avant des candidats viables et élaborer leurs stratégies pour la présidentielle de décembre 2017, des enjeux nationaux pressants sont relégués aux marges du débat public. Si Mme Park reste au pouvoir — ce qui est de moins en moins probable, mais toujours possible —, ce sera alors l’impasse politique jusqu’à la fin de 2017.