Où va le «Donald Trump philippin»?

Le président des Philippines, Rodrigo Duterte
Photo: Bullit Marquez Associated Press Le président des Philippines, Rodrigo Duterte

Il insulte les dirigeants occidentaux, mène une guerre sans pitié contre la drogue, se rapproche de la Chine… Président des Philippines depuis un peu plus de 100 jours, Rodrigo Duterte, surnommé le « Donald Trump philippin », inquiète son allié américain et soulève de nombreuses questions sur la direction qu’il entend donner à ce pays de 100 millions d’habitants. Éclairage de Dominique Caouette, professeur de science politique et spécialiste de l’Asie du Sud-Est affilié au CERIUM.

Duterte s’est vanté d’avoir fait tuer 1700 personnes quand il était maire de Davao. En campagne électorale, il a promis la mort de 100 000 trafiquants s’il était élu président. Il a aussi dit souhaiter l’extermination de 3 millions de consommateurs de drogue… Qu’est-ce qui explique cette fixation sur le trafic de drogue ?

Il y a bel et bien un problème social aux Philippines avec le trafic de drogue, principalement du « crystal meth », qu’on peut fabriquer dans de petits laboratoires et dont on devient rapidement dépendant. De un à quatre millions de personnes en consomment au pays.

Le trafic de drogue est assez répandu en Asie du Sud-Est, dont en Thaïlande et en Indonésie. Mais aux Philippines, avec Duterte à sa tête, la lutte a pris un virage alarmant.

Lorsqu’il était maire de Davao — poste qu’il a occupé pendant 22 ans —, il avait fait de l’éradication de la drogue l’un de ses principaux chevaux de bataille. Il a lutté durement contre les petits trafiquants et la petite criminalité en général. Et ça continue aujourd’hui, à coups d’exécutions extrajudiciaires par des milices appuyées par son administration. Environ 3700 personnes ont été assassinées depuis son arrivée au pouvoir il y a un peu plus de 100 jours. En guise de comparaison, le régime de Gloria Macapagal-Arroyo (2001-2010) aurait procédé à 1000 ou 1200 assassinats extrajudiciaires. La différence est énorme.

Les cibles de cette campagne sont surtout les petits trafiquants dans les rues de Manille. On peut se demander pourquoi ce ne sont pas les barons de la drogue qui sont inquiétés en premier lieu.

Est-ce cette lutte acharnée contre la drogue qui vaut à « Digong », comme on surnomme le président, un taux de popularité supérieur à 75 % ?

En partie, mais Duterte est un personnage complexe. Populiste et souvent démagogue, il promet d’agir et de le faire rapidement. Il répond ici au désabusement des Philippins par rapport aux régimes qui se sont succédé après le dictateur Ferdinand Marcos (1965-1986), dans lesquels les grandes familles oligarchiques étaient au pouvoir sans véritables retombées pour les gens ordinaires — les « common tao ».

Mais il a surpris en incluant la gauche militante dans son cabinet, dont deux sympathisants du Front national démocratique dirigé par le Parti communiste des Philippines, qui est le dernier mouvement insurrectionnel maoïste dans la région. Il a d’ailleurs relancé les négociations de paix avec ce groupe, qui se déroulent en Norvège.

Il est aussi favorable à une fédéralisation du système politique pour donner plus d’autonomie et de droits à la minorité musulmane, dite Moro, dont une faction est engagée dans une insurrection armée contre Manille depuis une quarantaine d’années.

Malgré son côté machiste, il est ouvert à la contraception, qui est pourtant un sujet tabou dans ce pays catholique. Personnage complexe, disais-je…

Duterte a traité Obama de « fils de pute », envoyé paître le pape, brandi un doigt d’honneur à l’Union européenne… Tourne-t-il le dos à l’Occident ?

Ces insultes trahiraient en effet l’idée de développer une politique étrangère indépendante de l’influence américaine et occidentale. Pour la première fois depuis l’indépendance en 1946, Duterte remet ainsi en question l’alliance sacrée avec les Américains. Il propose un rapprochement militaire et financier avec la Chine, alors même que le tribunal de La Haye vient d'invalider une importante partie des réclamations de Pékin en mer de Chine méridionale.

Mais il faut aussi y lire une forme de bravade populiste qui veut projeter l’image d’un homme ordinaire qui dit ce qu’il pense, qui n’est pas obséquieux avec les étrangers. Une chanson populaire au pays dit « Mon genre d’homme, c’est un homme mal engueulé » (« medyo bastos »)… Il ne faut pas le prendre au pied de la lettre. D’autant plus que les Philippins adorent les Américains, dont ils se sentent proches culturellement.