Libre de bomber le torse

Le choix politique de la Corée du Nord de s’engager résolument dans la voie de l’armement nucléaire remonte aux années 1980. Selon les estimations, Pyongyang consacre entre le quart et le tiers de son budget aux forces armées, ce qui inclut le nucléaire.
Photo: Ahn Young-Joon Associated Press Le choix politique de la Corée du Nord de s’engager résolument dans la voie de l’armement nucléaire remonte aux années 1980. Selon les estimations, Pyongyang consacre entre le quart et le tiers de son budget aux forces armées, ce qui inclut le nucléaire.

Le développement du programme nucléaire de la Corée du Nord s’accélère et ses capacités balistiques (les missiles) se renforcent. Le régime de Kim Jong-un a effectué un nouvel essai nucléaire le 9 septembre, son cinquième — et le plus puissant — depuis le premier, en 2006. Comment le régime communiste, mis au ban de la communauté internationale, parvient-il à aller ainsi de l’avant ? Réponses de Benoît Hardy-Chartrand, chercheur au Centre pour l’innovation dans la gouvernance internationale à Waterloo, en Ontario, et à la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM.

Comment un régime si pauvre, frappé par les sanctions internationales parmi les plus sévères au monde, parvient-il à développer cette technologie sophistiquée, rare et coûteuse ?

Le savoir-faire provient au départ de l’aide offerte par le « grand frère » soviétique dans les années 1960, alors que le pays était encore plus pauvre qu’aujourd’hui. Moscou avait fourni au régime de Kim Il-sung — le grand-père de Kim Jong-un — un réacteur nucléaire de recherche.

Le choix politique de s’engager résolument dans la voie de l’armement nucléaire remonte aux années 1980 — selon les estimations, Pyongyang consacre entre le quart et le tiers de son budget aux forces armées, ce qui inclut le nucléaire. C’est gigantesque. Le régime a commencé à produire du matériel fissile dès les années 1990 grâce au savoir-faire importé par le réseau occulte d’Abdul Qadeer Khan, le « père » de la bombe atomique pakistanaise.

Mais depuis le tournant du dernier siècle, la technologie se développe de façon endogène. Le régime aurait de moins en moins besoin d’aide extérieure, selon les services de renseignement étrangers. Et à chaque essai nucléaire, les capacités augmentent de façon exponentielle. C’est le signe d’une confiance de plus en plus grande en ses moyens.

Et qu’en est-il du programme balistique (le développement des missiles) ?

Ici aussi, la fréquence des essais augmente. Le dernier était fin août, alors qu’un missile a été lancé avec succès à une distance de 500 km depuis un sous-marin. Très peu de pays ont la capacité de lancer des missiles de longue portée d’une telle façon.

Mais le contexte est différent pour ce programme intimement lié au nucléaire — développer des ogives est pratiquement inutile sans la capacité de les délivrer. Le programme balistique nord-coréen bénéficie d’une collaboration avec plusieurs pays. Avec l’Iran et avec la Syrie, notamment. Des officiers nord-coréens y ont d’ailleurs été repérés en mars dernier, en pleine guerre civile !

Pyongyang a aussi acheté des missiles russes datant de l’ère soviétique, qu’ils ont réusinés. Ce sont pratiquement des copies conformes.

Pourquoi a-t-on été incapable d’enrayer le programme nucléaire nord-coréen ? Il y a pourtant des précédents. Israël a, par exemple, mené une frappe préventive en 1981 — puis les Américains en 1991 — contre le réacteur nucléaire d’Osirak en Irak. Même chose en 2007 en Syrie…

Le contexte est très différent. Les forces conventionnelles nord-coréennes sont trop importantes. Une frappe préventive ferait courir le risque d’une réplique militaire dévastatrice. Les troupes et les armes nord-coréennes sont massées le long de la frontière avec la Corée du Sud, et la région de Séoul, qui héberge 24 millions de personnes, n’est qu’à 50 km. La capitale sud-coréenne est, en quelque sorte, en otage. D’autant plus que le régime nord-coréen, isolé et acculé au mur, hésiterait moins que d’autres à répliquer.

Autre facteur atténuant : la forte présence d’intérêts américains en Corée du Sud. Environ 30 000 militaires y sont stationnés et plusieurs entreprises y sont actives. Ce sont des cibles vulnérables en cas de réplique nord-coréenne.

On ne sait pas non plus où se trouvent tous les sites névralgiques. On connaît la centrale de Yongbyon, qui regroupe les principales installations nucléaires. Mais on ignore l’ensemble des sites où sont entreposés les armes nucléaires et les missiles. Les Nord-Coréens ont aussi développé des capacités mobiles, capables de déplacer leurs armes sur leur territoire, ce qui complique leur localisation.

Plusieurs ententes ont été conclues entre Pyongyang et les puissances étrangères dans le but d’interrompre le programme nucléaire : en 1994, 2005 et 2012. Lors des premières négociations, Bill Clinton avait envisagé des frappes préventives, pour finalement donner la chance au régime de Kim Jong-il — le père du leader actuel — de montrer sa bonne foi. Or, toutes les ententes ont échoué. Les capacités militaires se sont donc renforcées, rendant toute intervention militaire de plus en plus hasardeuse.

Pyongyang prétend être à présent capable de monter une arme nucléaire miniaturisée sur un missile. Les experts étrangers, eux, croient cela possible d’ici 2020. Cela installe-t-il un sentiment d’urgence dans la communauté internationale ?

Oui. Ce sentiment a pris beaucoup d’ampleur avec les derniers essais. Tous ont été surpris par la rapidité avec laquelle se développe le programme nord-coréen. L’idée voulant qu’on puisse s’en tenir à l’approche dite de la « patience stratégique » — mettre de la pression sur Pyongyang, se dire prêt à négocier, mais sans avancer avec un plan autre que durcir les sanctions internationales — s’essouffle.

L’idée de faire un marché — un « grand bargain » — avec Pyongyang circule de plus en plus. Un traité de paix ? Mettre fin aux exercices militaires conjoints entre les forces américaines et sud-coréennes, que le Nord considère comme de fortes provocations ? À voir. Rien n’est encore sur la table.

1 commentaire
  • François Dugal - Inscrit 21 septembre 2016 09 h 52

    Question de privilège

    Que se passera-t-il quand la Corée du Nord aura lance un missile à ogive nucléaire sur le Japon?