Au Japon, les femmes sur la pointe des pieds en politique

Expression en vogue pour évoquer le harcèlement maternel, le «matahara» frappe femmes enceintes et jeunes mères dans un marché du travail nippon dopé à la testostérone qui les marginalise quand il ne les exclut pas. Résultat, les femmes occupent en majorité des emplois précaires ou à temps partiel, notamment à cause du manque de crèches.
Photo: Yoshikazu Tsuno Agence France-Presse Expression en vogue pour évoquer le harcèlement maternel, le «matahara» frappe femmes enceintes et jeunes mères dans un marché du travail nippon dopé à la testostérone qui les marginalise quand il ne les exclut pas. Résultat, les femmes occupent en majorité des emplois précaires ou à temps partiel, notamment à cause du manque de crèches.

Le grand soir féministe n’est vraisemblablement pas pour demain au Japon. Mais l’élection jeudi d’une femme à la tête du Parti démocrate n’est pas non plus qu’une simple anecdote dans un archipel où, si les « femmes brillent », selon l’expression fétiche du premier ministre Shinzo Abe, c’est souvent par leur absence dans les sphères politique et économique. Renho Murata, une sénatrice de 48 ans d’origine taïwanaise, sera la première élue à diriger la principale force d’opposition du pays.

Sa désignation avec près de 60 % des voix devant deux hommes survient après l’élection, en juillet, de Yuriko Koike, première gouverneure de la métropole de Tokyo et de ses 14 millions d’habitants. Début août, c’était au tour de Tomomi Inada d’être nommée au mâle ministère de la Défense. La très à droite patronne des forces armées nippones mettait alors ses pas dans ceux de Yuriko Koike, qui avait été une pionnière en occupant cette fonction en 2007.

L’arrivée de femmes à ces postes à haute responsabilité constitue une petite avancée pour la représentation des femmes dans le monde du travail. « Le Japon est en train de doucement changer, note Mana Shimaoka, membre du parti féministe Obachan. Le gouvernement a promu une loi pour que 30 % des postes de dirigeants soient occupés par des femmes d’ici à 2020, et c’est finalement très utile pour les grandes entreprises et les grandes administrations. »

« Marathon sur une seule jambe »

Professeure de sciences politiques à l’Université Sophia de Tokyo, Mari Miura reconnaît qu’« Abe a changé l’atmosphère. Maintenant, l’emploi des femmes est abordé comme une question économique, et pas seulement sociale. Il est bon que ce sujet soit largement débattu, mais je doute que le statut des femmes s’améliore grandement. Très minoritaires en politique, les élues sont principalement traitées comme des jetons. Elles ont tendance à manquer de solidarité féminine. Celles qui ont survécu ont appris à se comporter comme des hommes ».

Une « culture profondément enracinée et centrée sur des valeurs masculines » reste le « plus grand obstacle » à l’égalité des sexes, affirmait Shinzo Abe, lundi, en s’adressant aux forces d’autodéfense japonaise (SDF). Le premier ministre déplorait la faible présence de soldates dans les rangs des SDF, où les femmes ne représentent que 5,9 % du personnel militaire. Il en va de même à l’assemblée, où seulement 9,5 % des sièges sont occupés par des députées, contre 26,2 % en France ou 41,5 % en Finlande.

Abe a beau se poser en féministe en chef, il agit d’abord et surtout en pragmatique. « Au Japon, où le vieillissement a eu un impact plus négatif que dans tous les autres pays avancés, la diminution de la population active rogne environ un quart de point de croissance potentielle chaque année », écrivait en 2012 l’économiste Chad Steinberg dans une note très remarquée du Fonds monétaire international.

En VRP du made in Japan, Abe n’oublie pas que l’archipel est abonné à une économie atone depuis bientôt vingt ans, aux prises avec une dette abyssale et condamné dans un avenir proche à une explosion de ses dépenses de santé et de retraite. « Le Japon n’a d’autre choix que d’exploiter sa ressource la plus sous-utilisée. C’est dur de courir un marathon sur une seule jambe », expliquait, il y a trois ans, Kathy Matsui, stratège en investissement chez Goldman Sachs, qui a popularisé depuis quinze ans les « womenomics ».

Crèches et matahara

Dans le secteur privé, si de grandes entreprises (Olympus, Panasonic, Shiseido, Lawson, etc.) ont fait de réels efforts ces trois dernières années pour promouvoir des femmes dans les fonctions d’encadrement, l’objectif des 30 % que s’est fixé le gouvernement d’ici à 2020 ne seront pas atteints, comme l’a reconnu Abe. En 2014, elles n’étaient que 9,2 % à occuper des postes de manager dans le privé. « Le problème reste l’application de ces quotas, difficiles à atteindre dans les petites et moyennes entreprises », ajoute Mana Shimaoka, du parti Obachan.

Comme le pointait un rapport d’experts, remis fin décembre au premier ministre, des changements profonds dans le monde du travail et de l’entreprise étaient nécessaires. Le modèle familial japonais, selon lequel les hommes travaillent de longues heures alors que les femmes prennent soin de la maison et s’occupent de l’éducation des enfants, est devenu obsolète.

Pour favoriser l’emploi féminin, les auteurs recommandent au gouvernement de limiter les longues heures de travail, de forcer les salariés à prendre toutes leurs vacances, d’appliquer des mesures radicales contre le matahara. Expression en vogue pour évoquer le harcèlement maternel, le matahara frappe femmes enceintes et jeunes mères dans un marché du travail nippon dopé à la testostérone qui les marginalise quand il ne les exclut pas. Résultat, les femmes occupent en majorité des emplois précaires ou à temps partiel, notamment à cause du manque de crèches.

« Les Japonais sont très disciplinés, il faut donc multiplier les lois pour aider à l’activité des femmes. Pour cela, il faut augmenter le nombre de députées, donc la loi sur la parité est absolument nécessaire au Japon », poursuit Mana Shimaoka, militante et professeure de droit avertie.

Mannequin et gaspillages

Lors de sa campagne pour la présidence du Parti démocrate, Renho Murata a porté ces combats. « Les femmes doivent lutter contre de nombreuses pressions invisibles pour obtenir une longueur d’avance, déclarait la candidate le 2 septembre. Je peux sembler forte, mais je suis en fait faible et timide. Mais en brisant le plafond de verre moi-même, j’espère que les femmes, aux côtés des hommes qui les soutiennent, seront encouragées à travailler pour faire du Japon un endroit moins étouffant où vivre. »

Née d’un père taïwanais et d’une mère japonaise, elle a affronté des moments tumultueux dans les derniers jours de la campagne. Il est apparu qu’elle avait omis de renoncer à sa citoyenneté taïwanaise. Une omission-négligence mal vue car, au Japon, la double nationalité n’est pas autorisée.

Cette ancienne mannequin et présentatrice télé s’est notamment fait connaître en 2009 quand la sénatrice a questionné des bureaucrates avec vigueur et minutie sur des gaspillages et dérapages dans les comptes publics. Aujourd’hui, Renho, selon son nom d’usage, appelle à de plus grands investissements dans l’éducation et les services à la personne, notamment pour les frais de garde d’enfant, et de meilleurs salaires pour les employés des crèches et les enseignants.

Mais dans un premier temps, la nouvelle présidente du parti de centre-gauche aura surtout beaucoup à faire pour « revitaliser » un Parti démocrate en pleine débandade. Depuis son court passage au pouvoir entre 2009 et 2012 (Renho était ministre de la Réforme administrative), il se retrouve sans boussole idéologique, sans programme clair et sans leader face au rouleau compresseur de Shinzo Abe, au pouvoir depuis bientôt quatre ans et toujours haut dans les sondages. Renho sera-t-elle l’électrochoc salutaire au Parti démocrate ?