«Des négociations avec Kim Jong-un peuvent être fructueuses»

Des Nord-Coréens regardent les actualités montrant le leader coréen, Kim Jong-un, dans une gare de Séoul, à la suite de son nouvel essai nucléaire, le 9 septembre.
Photo: Jung Yeon-Je Agence France-Presse Des Nord-Coréens regardent les actualités montrant le leader coréen, Kim Jong-un, dans une gare de Séoul, à la suite de son nouvel essai nucléaire, le 9 septembre.

Le spécialiste John Delury estime que la communauté internationale doit relancer le dialogue avec Pyongyang, seule possibilité de contenir le développement nucléaire du pays. John Delury est professeur à l’Université Yonsei, à Séoul, spécialiste de la Chine et de la Corée du Nord.

Vous estimez qu’il est temps pour Washington de changer de politique vis-à-vis de Pyongyang. Pourquoi ?

Avec les trois autres « États voyous », la Birmanie, Cuba et l’Iran, Obama a privilégié le dialogue. Mais avec la Corée du Nord, il a préféré mettre en oeuvre la « patience stratégique ». Deux raisons à ce choix : d’une part, Washington a longtemps pensé que l’effondrement du régime était imminent car celui-ci ne survivrait pas à la mort de Kim Jong-il. Alors, cela ne semblait pas valoir le coup d’entamer un dialogue avec un régime dont on attendait la chute. D’autre part, certains pensent qu’il ne sert à rien de discuter avec Pyongyang.

Vous êtes d’accord avec cette idée ?

Non. Par le passé, les États-Unis ont signé des accords avec la Corée du Nord qui ont permis de ralentir le développement de son programme nucléaire et d’en abandonner certains volets. Ce fut le cas de l’accord-cadre signé en 1994 entre Bill Clinton et Kim Jong-il. Certes, Pyongyang ne l’a pas respecté entièrement et a poursuivi l’enrichissement d’uranium. Mais grâce à ce traité, le nucléaire nord-coréen a pendant un temps été plus ou moins sous contrôle.

Est-il possible de négocier avec Kim Jong-un comme avec son père, Kim Jong-il ?

Oui, et ces négociations peuvent même être plus fructueuses ! Kim Jong-un a toujours fait de l’économie sa priorité. Contrairement à son père, il a promis au peuple que celui-ci n’aurait plus à se serrer la ceinture. Si la communauté internationale s’allie pour négocier selon ses termes, je pense qu’il se montrera plus coopératif que son père. L’idée serait de lui proposer une aide au développement économique auquel il aspire en échange de sa promesse de mettre fin à son programme nucléaire.

Quel rôle peut jouer la Corée du Sud ?

Entre 1998 et 2008, le gouvernement sud-coréen a pratiqué ce qu’on a appelé la « sunshine policy », ou « politique de la main tendue ». Il s’agissait d’apaiser les relations Nord-Sud, de multiplier les contacts. Cette approche aurait pu s’avérer concluante si elle avait été menée sur plusieurs dizaines d’années, mais le gouvernement conservateur de Lee Myung-bak y a mis fin. Or la question nord-coréenne ne peut se régler sur le court terme. Bien loin de cette politique d’apaisement, le gouvernement sud-coréen actuel a décidé de déployer un système de défense antimissile américain… Et ce n’est vraiment pas ce qui va arranger les choses. Il me semble que la Corée du Sud n’en a pas vraiment besoin. Chaque année, elle dépense pour son budget de défense l’équivalent de la totalité de l’économie nord-coréenne. Et tout porte à croire que les Nord-Coréens vont trouver un moyen de contourner ce système.

Quel rôle la Chine a-t-elle à jouer vis-à-vis de Pyongyang ?

Pendant les premières années du règne de Kim Jong-un, les relations entre les deux alliés ont été très tendues. Le jeune leader voulait probablement prouver qu’il était fort et indépendant de son voisin. Depuis l’an dernier, les choses se sont améliorées. La Chine a toujours été claire : elle n’est pas d’accord avec les sanctions. Je ne pense pas qu’elle changera de discours après ce cinquième essai nucléaire. On a longtemps estimé que les provocations de Pyongyang étaient un outil de négociation qui permettait au régime d’assurer sa survie. Cette hypothèse semble compromise quand le régime poursuit ses provocations alors qu’il croule sous les sanctions… C’était une analyse erronée. Il faut se mettre à la place des Nord-Coréens pour comprendre pourquoi ils se sentent menacés. Le pays est de loin le plus faible de la région. Et, toujours de leur point de vue, ils sont entourés de nations qui leur sont hostiles. Leur programme nucléaire a donc bel et bien pour objectif premier d’assurer leur sécurité.

Hillary Clinton changera-t-elle de stratégie si elle est élue ?

Elle risque de durcir le ton envers Pyongyang. Si elle tire les leçons de ces huit dernières années, elle pourrait en même temps adopter une approche pragmatique et diplomatique.

Et en cas de victoire de Donald Trump ?

Je n’ose même pas l’imaginer. Je pense que les Américains auront bien d’autres soucis que la Corée du Nord…

Pourrait-on envisager un accord similaire à celui passé avec l’Iran ?

Oui, et c’est dans l’intérêt de tous. Il ne pourra pas être aussi ambitieux, puisque Pyongyang est bien plus avancé que Téhéran en matière nucléaire. Il n’y a désormais plus de doute : la Corée du Nord est une puissance nucléaire.