Ouzbékistan : la dictature en héritage

L'ex-président ouzbek Islam Karimov en novembre 2015
Photo: Brendan Smialowski Agence France-Presse L'ex-président ouzbek Islam Karimov en novembre 2015

Après avoir régné sans partage sur l’Ouzbékistan depuis l’indépendance en 1991, le président Islam Karimov est décédé au tout début de septembre, laissant planer l’incertitude sur l’avenir politique de cette ancienne république soviétique d’Asie centrale. Son successeur n’est pas encore connu. À quoi faut-il s’attendre dans ce pays parmi les plus autoritaires de l’ancien espace soviétique et surveillé de près, sinon convoité, par les grandes puissances ? Réponses d’Hélène Thibaut, professeure de science politique à l’Université Nazarbaïev, à Astana, capitale du Kazakhstan voisin.

Pour ne prendre qu’un exemple, il y aurait plus de prisonniers politiques en Ouzbékistan que dans toutes les autres ex-républiques soviétiques réunies. Qu’est-ce qui explique cet autoritarisme ?

L’Ouzbékistan est le pays le plus populeux de la région avec 30 millions d’habitants et la société y est assez complexe. Les premières élections tenues en 1991 ont été assez libres, mais la répression politique n’a pas tardé. Les peines de prison infligées aux opposants sont très longues — 25 ans — et la torture y est presque systématique.

Les autorités ont justifié la répression en brandissant la menace islamiste. Lors du massacre d’Andijan en 2005, par exemple, les autorités ont réprimé brutalement une manifestation antigouvernement supposément islamiste, faisant des centaines de morts. Or, l’islamisme radical demeure un phénomène marginal en Ouzbékistan et il est surtout alimenté par la répression politique et l’injustice économique. C’est un cercle vicieux.

Parmi les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale, l’Ouzbékistan se distingue, avec le Turkménistan, par l’absence totale de liberté de presse et de partis d’opposition. Les pays voisins ont aussi des lacunes sur le plan démocratique, mais on y retrouve davantage d’espaces de liberté. C’est toutefois de moins en moins le cas au Tadjikistan. Au Kazakhstan, on retrouve un autoritarisme éclairé, pour ainsi dire, soutenu par une manne gazière qui a permis d’élever considérablement le niveau de vie de la population. Le Kirghizistan, enfin, est considéré comme le pays le plus démocratique, mais les changements de leadership ont été à deux reprises le résultat de soulèvements populaires. Le risque d’instabilité que représente la démocratie est d’ailleurs un autre prétexte invoqué pour justifier les pratiques autoritaires.

Il y a beaucoup d’incertitude en ce moment sur l’avenir politique de l’Ouzbékistan. Y a-t-il des indices qui laissent croire que le régime pourrait s’ouvrir ?

On peut s’attendre à une certaine continuité. Dans le Turkménistan voisin, les analystes avaient espéré de grands changements à la suite de la mort subite en 2006 du président Saparmurat Niyazov, surnommé Turkmenbashi (le « père des Turkmènes »), qui avait bâti un culte de la personnalité autour de sa personne. Mais son successeur a appliqué les mêmes politiques, sans faire de changements.

Il serait étonnant que Karimov, se sachant vieillissant, n’ait pas préparé sa succession. Si les élites en place peuvent continuer à profiter de leurs positions politiques et à en tirer des intérêts économiques, il est fort probable que le pays ne s’engage pas dans la voie de l’ouverture. Après des années de répression, la société civile est aussi trop faible et craintive pour forcer des changements significatifs. L’appareil de sécurité — l’ancien KGB, aujourd’hui appelé SNB — est très puissant. Son chef actuel, Rustam Inoyatov, est d’ailleurs pressenti comme un successeur potentiel. Cela dit, l’actuel premier ministre, Shavkat Mirziyaev, a de bonnes chances d’être élu président lors des prochaines élections.

L’Ouzbékistan était tantôt proche des Russes, tantôt proche des Américains, jouant ainsi les grandes puissances les unes contre les autres. Qu’est-ce qui donne à ce pays son importance stratégique ?

Trois choses : ses réserves de gaz naturel, sa proximité avec l’Afghanistan — ils partagent une frontière commune — et sa position sur la nouvelle Route de la soie, une vaste voie commerciale que construisent les Chinois vers l’Europe.

La menace d’une résurgence des talibans au sud de la frontière ouzbek a d’ailleurs donné aux autorités une raison de plus d’adopter de strictes mesures de contrôle de la population. Cependant, il y a de bonnes raisons de croire que les talibans ne représentent pas une véritable menace : ils ont dirigé l’Afghanistan pendant 15 ans sans avoir réellement affecté l’Ouzbékistan, une terre peu fertile pour l’islam radical et le conservatisme taliban.

Tachkent [la capitale] entretient des relations avec les États-Unis, mais on ne peut parler d’étroite coopération depuis la fermeture de la base aérienne américaine en 2006. Comme ses voisins, l’Ouzbékistan se méfie de l’influence russe, mais leurs intérêts politiques et économiques sont compatibles. On assiste d’ailleurs tranquillement à un rapprochement entre les pays de la région eurasienne, un scénario qui, à long terme, aura pour effet de limiter l’influence américaine en Asie centrale.
 

 

1 commentaire
  • Bernard Terreault - Abonné 7 septembre 2016 12 h 41

    Je me demande

    Pourquoi les Ouzbeks qui ne sont pas des Russes et ont leur propre langue (probablement de la famille turco-mongole) ont-ils tous des noms en "ev" ou en "ov" comme es Russes?