Aung San Suu Kyi valse avec Pékin et Washington

L’ex-opposante désormais ministre des Affaires étrangères du Myanmar, Aung San Suu Kyi, et le président chinois, Xi Jinping
Photo: Rolex Dela Pena Agence France-Presse L’ex-opposante désormais ministre des Affaires étrangères du Myanmar, Aung San Suu Kyi, et le président chinois, Xi Jinping

Leader de facto du Myanmar depuis avril, Aung San Suu Kyi a choisi le voisin chinois, et non Washington, pour sa première visite d’État dans une grande capitale étrangère la semaine dernière. Le président chinois, Xi Jinping, ne s’est pas fait prier pour dérouler le tapis rouge devant celle qui est aussi ministre des Affaires étrangères. Qu’est-ce que cela révèle sur les ambitions diplomatiques et stratégiques d’un Myanmar en voie de démocratisation et qui sort d’une longue période d’autarcie ? Réponses de Jean-François Rancourt, doctorant spécialisé sur le Myanmar affilié au CERIUM.

Qu’est-ce que le choix de Pékin comme première grande visite d’État dit sur les intentions d’Aung San Suu Kyi à l’égard de la Chine ?

Cela démontre sa volonté de renforcer ses liens avec son voisin chinois. Pourquoi ? D’abord parce que la vitalité économique du Myanmar est intimement liée à sa relation avec la Chine, premier partenaire du pays. Le volume d’échanges, qui atteint 10 milliards de dollars, est en croissance.

La Chine peut aussi jouer un rôle de taille dans le processus de paix en cours au Myanmar, alors que Suu Kyi a fait de la résolution de la guerre civile qui dure depuis 70 ans — l’une des plus longues au monde — son principal objectif. Xi Jinping vient d’ailleurs de lui assurer que trois groupes armés ethniques qui ne faisaient pas partie des précédentes ententes se joindront à la conférence de paix présidée par Suu Kyi, qui aura lieu à la toute fin d’août. Le geste n’est pas banal, puisque la Chine a longtemps soutenu certains groupes rebelles.

Pékin est bien conscient du rapprochement entre les États-Unis et le Myanmar. Une première visite à Washington — où Suu Kyi ira dans un mois — aurait pu être mal reçue à Pékin. Le gouvernement birman réaffirme ainsi sa neutralité en remettant en avant l’importance de ses rapports avec Pékin sans toutefois tourner le dos à l’Occident.

 

 

 

En retour, que veut la Chine, première puissance du continent, au Myanmar ?

Pékin a toujours traité sa relation avec Naypyidaw [la capitale birmane] dans une perspective stratégique à long terme. Parmi les principaux enjeux, il y a la question de la stabilité de la frontière entre les deux pays : les conflits armés qui s’y déroulent nuisent à la stabilité régionale, ralentissent le commerce, facilitent le pullulement de marchés illégaux et entraînent des problèmes sociaux en poussant des dizaines de milliers de réfugiés vers la Chine.

La sécurité énergétique de la Chine repose aussi de façon non négligeable sur le Myanmar. Un double pipeline en exploitation depuis 2013 transporte pétrole et gaz du golfe du Bengale vers la Chine intérieure, ce qui permet aux navires chinois arrivant du Moyen-Orient ou de l’Afrique de raccourcir leur trajet en évitant le détroit de Malacca et la mer de Chine. Pékin caresse d’ailleurs le projet d’élargir cette stratégie commerciale en construisant des routes et des chemins de fer au Myanmar.

Il y a enfin le dossier chaud du barrage hydroélectrique Myitsone. Situé en sol birman, il devait initialement exporter 90 % de son électricité vers la Chine. Elle y avait déjà investi 3,6 milliards lorsque la construction a été interrompue par Naypyidaw en 2011, alors que l’insatisfaction populaire montait en raison des expropriations, des délocalisations et des impacts environnementaux du projet. Mais Suu Kyi a assuré à son homologue chinois qu’ils travailleraient à ce que le projet reprenne.

Washington avait joué un rôle important dans la démocratisation du Myanmar. Obama y avait fait une visite historique après sa réélection en 2012. Y a-t-il une rivalité sino-américaine qui se dessine au Myanmar ?

D’un côté, la Chine a réitéré la nature fraternelle de sa relation avec le Myanmar ; de l’autre, les États-Unis soutiennent activement la libéralisation politique. On peut y voir un terrain de confrontation stratégique entre les deux grandes puissances — notamment dans la foulée du « pivot » vers l’Asie annoncé par Washington en 2012. Pékin veut être sûr de pouvoir y mener à terme ses ambitions, et certains redoutent que Washington use de tactiques d’endiguement pour limiter l’expansion de l’influence chinoise.

Par contre, les deux superpuissances affirment ne pas être en compétition en Myanmar. Washington ne s’oppose pas à l’implication chinoise dans le processus de paix, et Pékin soutient que la politique intérieure birmane ne regarde que les Birmans et que leurs relations avec les États-Unis n’affectent en rien les leurs. Si la récente ouverture politique du pays témoigne d’une volonté de rapprochement avec l’Occident, la visite de Suu Kyi à Pékin illustre sa capacité à équilibrer ses relations.