L’ONU admet ses fautes du bout des lèvres

«Minustah et choléra vont de pair», dénonçait-on dans cette manifestation datant de 2010, alors que les souçons se tournaient vers les Casques bleus.
Photo: Emilio Morenatti Associated Press «Minustah et choléra vont de pair», dénonçait-on dans cette manifestation datant de 2010, alors que les souçons se tournaient vers les Casques bleus.

C’est une première : les Nations unies ont admis leur responsabilité dans l’épidémie de choléra en Haïti qu’elles étaient accusées d’avoir déclenchée. C’est un « pas dans la bonne direction », disent les défenseurs des droits de la personne, mais cette reconnaissance du bout des lèvres devra être suivie d’excuses publiques et d’un réel processus de justice et réparation.

« Il faut que les victimes puissent avoir un dédommagement. L’ONU doit prendre ses responsabilités en vue d’aider Haïti à combattre et à éradiquer le choléra, insiste Pierre Espérance, directeur exécutif du Réseau national de défense des droits humains, joint par Le Devoir. Dans toutes les missions de l’ONU dans le monde, c’est l’impunité totale, et la mission en Haïti a fait beaucoup de tort. Vol, viols collectifs, violation des droits de la personne… et jamais aucune sanction. »

Sauf que cette fois, la porte, bien qu’elle fût un peu forcée, est entrouverte. Dans un courriel transmis au New York Times, l’adjoint du porte-parole du secrétaire général de l’ONU, Farhan Haq, a concédé que son organisation avait joué un rôle « dans le déclenchement de l’épidémie et les souffrances des victimes affectées par le choléra » et qu’elle devait s’y pencher davantage pour offrir des solutions.

Cet aveu, qui induit un changement radical d’approche, survient après qu’un rapport confidentiel d’experts remis au secrétaire général Ban Ki-moon eut prouvé de façon accablante que l’épidémie découlait des actions menées par des Casques bleus de l’ONU. Jusque-là, M. Ban avait plutôt eu tendance à nier catégoriquement les responsabilités de son organisation.

En 2010, le déclenchement de cette épidémie a été une véritable tragédie pour un pays comme Haïti, qui se remettait à peine d’un tremblement de terre meurtrier. Parmi les Casques bleus dépêchés pour maintenir l’ordre, un contingent de Népalais provenant de Katmandou, où sévissait le choléra, était posté au nord de Port-au-Prince. L’hygiène des lieux et les installations sanitaires étaient inadéquates, et les déjections des soldats ont pollué le fleuve Artibonite.

Photo: Emilio Morenatti Associated Press «Minustah et choléra vont de pair», dénonçait-on dans cette manifestation datant de 2010, alors que les souçons se tournaient vers les Casques bleus.

Cette maladie mortelle, causée par une bactérie provoquant de fortes diarrhées et des vomissements, a fait 10 000 morts et des centaines de milliers de blessés, qui réclament justice et réparation depuis lors. À l’époque, accusées d’avoir propagé la maladie par sorcellerie, des personnes avaient même été lynchées à mort. D’autres violences avaient éclaté entre les Haïtiens et les Casques bleus, ceux-ci ayant été brutalement pris à partie par des manifestants. Six ans plus tard, le drame n’est pas terminé : près de 10 % de la population est aujourd’hui infectée.

La faute au Népal ?

Major général retraité des Forces armées canadiennes, Terry Liston est d’avis que comme le drame a été causé par les soldats népalais qui venaient d’un pays peu développé où « l’éducation, la discipline et l’hygiène laissent à désirer », il faut que le blâme soit reporté sur le Népal. « Il faut nommer les responsables et les couvrir de honte. Ce n’est que comme ça que les autorités se tourneront vers leurs armées pour exiger des améliorations », a-t-il dit.

Ce spécialiste des réformes des Nations unies croit que les bavures de cette organisation viennent du fait que la plupart des soldats fournis viennent des « États pauvres », avec une majorité de Bangladeshis, qui puisent d’importants revenus grâce au salaire que l’ONU donne par habitant. Il souhaite un retour à « l’âge d’or des Casques bleus », qu’il a lui-même connu dans les années 1960 et comme le souhaitait aussi en essence le président Obama en septembre dernier, dans un discours appelant les pays développés à fournir davantage de Casques bleus.

La réalité c’est que les Nations unies vont être obligées de rentrer dans ce débat-là. Et pas seulement pour le choléra en Haïti, mais aussi pour les scandales sexuels.

 

Le problème, selon Marie-Joëlle Zahar, professeur à l’Université de Montréal et directrice scientifique du Réseau de recherche sur les opérations de paix, c’est qu’il n’y a pas un seul pays au monde qui est prêt à donner des troupes à l’ONU et à prendre la responsabilité d’éventuelles bavures. « Malheureusement, les Nations unies sont incapables d’expliquer à quel point elles sont contraintes par les exigences des États membres. »

Nicolas Lemay-Hébert, professeur à l’Université de Birmingham et chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand, soutient plutôt que ce n’est pas la faute du Népal, mais bien du processus onusien de déploiement, qui n’a pas vérifié si les soldats étaient porteurs du choléra et a négligé l’inspection des installations sanitaires, qui avaient des défectuosités connues depuis longtemps. « On est dans une négligence quasi criminelle », note le spécialiste des effets collatéraux négatifs des missions de paix, notamment en Haïti.

Des excuses et de l’argent

Les experts et les organismes de défense des droits de la personne en Haïti s’entendent : il est impératif que l’ONU formule des excuses publiques. « Est-ce que ce sera des excuses publiques du type Srebrenica ou du type Rwanda, comme les avait faites Kofi Annan ? Tout ce que je sais, c’est que c’est nécessaire, car les Haïtiens attendent ça, attendent plus qu’une reconnaissance à demi-mot », note M. Lemay-Hébert.

Des excuses publiques, certainement, abonde Mme Zahar. Mais attention à vouloir imputer l’ONU d’une responsabilité légale et juridique, qui induirait un dédommagement monétaire. « Si on veut que les Nations unies continuent leurs missions de paix dans le monde, en Syrie, au Soudan, en Libye, on ne peut pas les poursuivre et leur exiger de verser de trop grosses sommes. On doit trouver une solution qui permet de reconnaître ce qui est arrivé en Haïti, mais de ne pas punir l’ONU au point où elle deviendrait inopérante », avance-t-elle, en pointant le paradoxe.

Pour M. Lemay-Hébert, que les Haïtiens exigent des compensations n’est pas la fin du « peacekeeping ». Les montants demandés par les Haïtiens — des rumeurs ont parlé de plusieurs milliards — ne sont pas exorbitants. « Ils veulent couvrir les frais d’enterrement des membres décédés de leurs familles. Ce sont des frais qui peuvent être relativement modestes », dit le chercheur qui, avec des collègues, a tenu l’an dernier des ateliers entre victimes et hauts placés de l’ONU pour arriver à une solution de justice et réparation qui satisferait les deux parties.

« La réalité, c’est que les Nations unies vont être obligées de rentrer dans ce débat-là. Et pas seulement pour le choléra en Haïti, mais aussi pour les scandales sexuels. Un jour ou l’autre, elles devront s’asseoir et essayer d’émettre un chiffre même si c’est difficile. C’est, en tout cas, mieux que renvoyer certains membres de contingent dans leur capitale et prétendre que tout est réglé. »