La guerre sale de Rodrigo Duterte contre la drogue

Jennilyn Olayres enlace son petit ami Michael Siaron, exécuté par un inconnu dans un quartier chaud de Manille, le 23 juillet dernier. À ses côtés, un carton clame: «Je suis un trafiquant».
Photo: Noel Celis Agence France-Presse Jennilyn Olayres enlace son petit ami Michael Siaron, exécuté par un inconnu dans un quartier chaud de Manille, le 23 juillet dernier. À ses côtés, un carton clame: «Je suis un trafiquant».

Tout juste élu à la présidence des Philippines et pas encore entré en fonction, Rodrigo Duterte avait lancé, le 4 juin, un appel explicite au meurtre de trafiquants de drogue. « Sentez-vous libres de contacter la police, ou faites-le vous-mêmes si vous avez un pistolet — vous avez mon soutien », n’avait pas hésité à déclarer « Digong », comme le surnomme le peuple. Devant les caméras de télévision, il avait ajouté : « Vous pouvez le tuer. Tirez-lui dessus et je vous donnerai une médaille. »

Son invitation a été entendue, et le sang a commencé à couler depuis son installation, le 30 juin, au palais présidentiel de Malacañang. La chaîne ABS-CBN compte 603 morts violentes de toxicomanes ou vendeurs de drogue depuis son entrée en fonction, dont 211 abattus par des tueurs non identifiés, les autres par la police.

L’ancien maire de Davao s’était déjà démarqué au cours de ses deux décennies à la tête de la principale ville de l’île de Mindanao, dans le sud de l’archipel, en y laissant sévir un escadron de la mort. Ces méthodes sont reprises au niveau national. Dans la ville de Dasmariñas, au sud de Manille, les policiers ont retrouvé, mardi 2 août, un corps criblé de balles, les mains et chevilles liées avec des fils en plastique, avec à son côté une note : « Pusher ako », « Je suis un dealer ».

Certains sont tués par les policiers, qui ont la détente plus facile depuis que le président leur a dit de ne pas hésiter à tuer. « Il y a eu sa rhétorique extrêmement toxique pendant la campagne, puis son soutien depuis. Plus rien n’incite la police à faire preuve de retenue. C’est un chèque en blanc », dénonce Phelim Kine, directeur adjoint pour l’Asie de Human Rights Watch.

 
603
Nombre de morts violentes de toxicomanes ou vendeurs depuis l’entrée en fonction du Duterte, selon ABS-CBN

Il ne se passe plus un jour sans que la presse locale rapporte une exécution. Mercredi, près de Cebu, les forces de l’ordre ont ainsi tué quatre personnes suspectées de participer au trafic qui avaient ouvert le feu sur elles. L’État demande à ses policiers des résultats.

Des primes jusqu’alors réservées aux informateurs sont désormais distribuées aux agents, selon le volume des saisies ; elles augmentent de 2,80 $ par gramme de cocaïne, d’héroïne, de kétamine ou de « shabu ». Ce dernier est le nom philippin de la méthamphétamine, qui fait des ravages dans les grandes villes d’Asie et que M. Duterte a tout particulièrement promis de cibler.

D’autres personnes sont victimes de mystérieux assassins. Dans la ville de San Antonio, deux hommes encagoulés à moto ont ainsi abattu un conducteur de tricycle de 40 ans dans la soirée de mercredi. M. Kine souligne le risque que ces exécutions relèvent davantage du règlement de comptes entre gangs, sous couvert de campagne antidrogue.

Consommateur, pas vendeur

Mercredi toujours, près de Cebu, un individu qui s’était un peu plus tôt présenté de lui-même à la police, comme l’avaient conseillé les autorités, a été abattu alors qu’il jouait au mah-jong. La photo d’un autre homme, Michael Siaron, retrouvé mort le 23 juillet, a fait le tour des médias et réseaux sociaux philippins. On voit son épouse, Jennilyn Olayres, serrant contre elle son cadavre avec, là encore, à proximité un carton « Je suis un dealer ».

La famille de Siaron n’a eu de cesse depuis de répéter que, s’il était effectivement toxicomane, le défunt n’a en revanche jamais été vendeur de drogue. Pour survivre, il faisait des journées comme conducteur de tricycle et d’autres petits boulots de rue. Le 9 mai, il avait sans hésiter voté Duterte.

Plus rien n’incite la police à faire preuve de retenue. C’est un chèque en blanc.

Le président a moqué une histoire digne d’un « mélodrame » et se dit lancé dans une « guerre ». Le nouvel homme fort de Manille répète que les gros trafiquants du pays ont des liens avec le voisin chinois et qu’ils font affaire avec le cartel mexicain de Sinaloa. La plupart des victimes ont surtout en commun de porter des tongs, signe de pauvreté.

Cette terreur pousse les usagers de drogue à se rendre, par crainte de subir le même sort. Au total, 114 833 toxicomanes et petits dealers se sont présentés à la police depuis que Duterte est président, selon les chiffres officiels. Si tous ne sont pas détenus, les prisons sont d’ores et déjà pleines à craquer. À Quezon, un quartier de Manille, 3800 détenus s’entassent dans une prison construite pour en accueillir 800. De fait, le taux de criminalité a officiellement baissé de 13 % en un mois.

Ces méthodes radicales inquiètent le bureau des Nations unies contre la drogue et le crime, dont le directeur, Yuri Fedotov, a condamné, mercredi, « l’apparent soutien aux exécutions extrajudiciaires » des autorités philippines. Une sénatrice et ancienne ministre de la Justice, Leila de Lima, essaie, de son côté, de monter une commission d’enquête, jugeant que son pays ne gagnera pas une guerre contre la drogue par davantage de violence.

Cette opposition conforte le président dans sa rhétorique. Il avait déjà emporté l’élection présidentielle en se présentant comme un homme seul face à un système verrouillé, discours repris dans sa guerre contre la drogue. « Pour stopper le problème, je dois leur bloquer le marché. Avant cela, je dois exterminer l’appareil », a lancé Rodrigo Duterte mercredi.