Pékin continue de faire des remous

Vue sur l'île de Taiping en mer de Chine du Sud
Photo: Johnny Chiang Agence France-Presse Vue sur l'île de Taiping en mer de Chine du Sud

Deux semaines après la rebuffade, Pékin ne baisse pas pavillon en mer de Chine méridionale. Tant s’en faut. Dans un jugement très attendu, la Cour permanente d’arbitrage de La Haye a invalidé — sans grande surprise — le 12 juillet les revendications territoriales et les « droits historiques » prétendus de Pékin sur la quasi-totalité de cette mer. Depuis, la Chine prend des mesures qui pourraient accroître davantage les tensions dans la région, explique Stéphanie Martel, doctorante en science politique affiliée au CERIUM.

Depuis le jugement rendu il y a deux semaines, quel signal de réponse envoie Pékin par ses mots et ses actions ?

La position chinoise est connue depuis longtemps : le tribunal de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM) n’a pas juridiction pour statuer sur cette question. La Chine a donc refusé de prendre part à l’arbitrage et ne reconnaît pas le verdict.

Plusieurs semaines avant l’annonce du 12 juillet, le gouvernement chinois a accru ses opérations de propagande à l’encontre du tribunal, qualifiant la décision d’illégale et confirmant qu’elle n’avait absolument pas l’intention de la respecter. Pékin a aussi obtenu le soutien ouvert du Cambodge, ce qui a permis d’éviter un consensus favorable des États de la région sur le verdict.

Depuis, la Chine a pris des mesures pour clarifier sa position, mais dans une direction qui pourrait encore accroître les tensions. Le ministre chinois des Affaires étrangères a signalé l’intention de Pékin de revendiquer l’archipel des Spratly dans leur ensemble comme partie de ses eaux territoriales, ce qui est en contradiction manifeste avec le verdict. La Chine a également posé la mise de côté du verdict comme condition à la conduite de négociations bilatérales avec les Philippines.

Comment se positionnent les pays de la région ? Se ligue-t-on derrière la Chine ou contre elle ?

Il n’y a pas de consensus parmi les États de la région. L’Association des Nations d’Asie du Sud-Est [ANASE, plus connue sous son acronyme anglais ASEAN] est grandement affectée par la stratégie de division menée par la Chine. Le soutien du Cambodge à la position chinoise a d’ailleurs manqué de faire à nouveau capoter la rencontre des ministres des Affaires étrangères de l’ASEAN la fin de semaine dernière, rappelant cruellement leur incapacité à adopter une position commune lors du sommet de 2012, ce qui avait sévèrement endommagé la crédibilité de l’organisation.

Les États de l’ASEAN parties au conflit — Brunei, Malaisie, Philippines et Vietnam — sont favorables à sa résolution pacifique en conformité avec la CNUDM. Si Brunei et la Malaisie font généralement preuve d’une grande prudence à l’égard de la Chine, les Philippines bénéficient du soutien du Vietnam, en conflit ouvert avec la Chine dans les îles Paracels.

Il faut savoir que depuis la fin de la guerre froide, les États d’Asie du Sud-Est ont privilégié l’approfondissement de leurs relations avec l’ensemble des puissances régionales, plutôt que de s’aligner clairement sur la Chine ou les États-Unis. En pratique, certains pays comme le Cambodge (plus proche de la Chine) et les Philippines (alliées des États-Unis) ont dérogé à la règle. Une révision de la position philippine est toutefois pressentie étant donné l’élection du nouveau — et controversé — président Rodrigo Duterte, qui adopte une position moins antagoniste que son prédécesseur quant à la Chine.

Enfin, les États-Unis jouent un rôle militaire important dans cette région. Comment réagissent-ils ? Des tensions entre les deux grandes puissances sont-elles envisageables ?

L’accroissement des tensions en mer de Chine méridionale depuis 2010 a comme trame de fond la rivalité grandissante entre la Chine et les États-Unis. Les États-Unis, sous la présidence de Barack Obama, ont effectué un « pivot stratégique » en Asie-Pacifique avec l’objectif de contenir la Chine. Si ce réengagement est sévèrement condamné par celle-ci, il a été accueilli de façon positive dans le reste de la région dans le contexte d’une inquiétude croissante quant à l’expansion chinoise.

En ce qui concerne les conflits à proprement parler, la position officielle de Washington se résume à appeler à leur résolution pacifique en respect du droit international et, surtout, au maintien de la liberté de navigation. Sur le terrain, la conduite de patrouilles menées dans cette optique par la marine américaine à proximité des îles contestées pourrait contribuer à accroître les tensions. Afin de prévenir cela, les États-Unis doivent privilégier un équilibre prudent sur le plan diplomatique en réaffirmant leur appui au verdict tout en évitant de provoquer inutilement la Chine. Le résultat de la présidentielle du 8 novembre aux États-Unis aura certainement une incidence sur le déroulement des conflits.

Les réactions du Japon et de la Russie sont aussi à surveiller de près.