La Mongolie, un bout d’Occident dans la steppe

Malgré son enclavement au coeur du continent asiatique et sa population au tiers nomade, bien peu de pays d’Orient partagent avec l’Occident une aussi grande proximité à la fois politique, économique et diplomatique que la Mongolie. Comment expliquer ce fait… contre-intuitif ? Réponse d’Antoine Maire, chercheur au CERI-Sciences Po, à Paris, et auteur de Les Mongols, insoumis (Ateliers Henri Dougier, 2016).

Le pays de Gengis Khan est entouré de régimes autoritaires à des milliers de kilomètres à la ronde. Pourtant, depuis la révolution pacifique de 1990 qui l’a affranchie du communisme et de la tutelle soviétique, la Mongolie est une démocratie libérale très proche du modèle occidental. Comment expliquer cela ?

Au tout début des années 1990, rien ne permettait d’envisager la réussite de la transition démocratique mongole. Le pays n’avait pas d’expérience démocratique préalable et restait bien sûr enclavé entre deux voisins autoritaires, l’URSS et la Chine, cette dernière venant venait d’écraser dans le sang la révolte de sa jeunesse à la place Tiananmen. À cela s’ajoutait une crise économique très violente provoquée par le passage au capitalisme et l’abondance de ressources minières, ce qui est traditionnellement peu propice au développement d’un système démocratique.

La transition de la Mongolie a pourtant été un succès, même si tout n’y est pas parfait. Pourquoi ? Tout d’abord parce que la révolution de 1990 a permis aux Mongols d’échapper à la tutelle soviétique et de conquérir une indépendance pleine et entière. Ensuite, la démocratie, par l’importance qu’elle accorde au compromis et aux contre-pouvoirs, permet au pays de se prémunir contre une trop forte influence de ses deux voisins. En dispersant le pouvoir, le système parlementaire actuel rend toute forme de contrôle plus difficile.

Enfin — et c’est peut-être l’élément le plus important —, ce système politique correspond bien au système social des Mongols. Le nomadisme pastoral induit en effet un attachement profond à la liberté individuelle et valorise la consultation, qui joue un rôle essentiel dans la prise de décision collective. C’est cette compatibilité entre le social et le politique qui explique l’aisance avec laquelle les Mongols se sont approprié la démocratie.

Il est intéressant de noter ici que les Mongols ne se reconnaissent pas réellement dans le continent asiatique. Ils s’estiment souvent plus proches des pays occidentaux que de leurs voisins.

Les ressources minières ont fait de la Mongolie un nouveau « Klondike ». La liberté, si centrale dans la société mongole, s’observe-t-elle aussi dans l’économie ? Au point, même, d’épouser le laisser-faire ?

Comme dans les anciennes républiques soviétiques, la Mongolie a mis en oeuvre une transition économique basée sur le modèle du « big bang », c’est-à-dire selon un processus très rapide de libéralisation et de privatisation des biens publics, dans le but de créer un choc propice à l’émergence du marché. Ce choix n’est pas tant lié aux caractéristiques de la société mongole qu’aux conseils qu’ont reçus les autorités des organisations internationales. Il explique d’ailleurs en partie la violence de la crise économique qui a suivi la transition.

Pour faire face à cette crise, les autorités ont adopté un cadre législatif très libéral pour les investisseurs étrangers, notamment dans le domaine minier, ce qui a préparé la voie à ce « Klondike ». Or, le développement minier a nourri un mécontentement populaire croissant basé sur une demande de répartition plus équitable des revenus générés par ce secteur. Cela a poussé Oulan-Bator à adopter une série de lois et règlements controversés pour renforcer le pouvoir de l’État sur les investisseurs étrangers et sa capacité à tirer profit du développement minier.

La baisse des cours des matières premières et la chute des investissements étrangers sont toutefois venues remettre en doute cette approche. Résultat : le pays est à présent doté de l’un des cadres législatifs les plus attrayants au monde pour les investisseurs.

Sur le plan diplomatique, malgré son enclavement entre les géants russe et chinois, Oulan-Bator tisse activement des relations étroites avec les pays occidentaux. C’est la politique du « troisième voisin ». Pourquoi une telle politique ?

Cette politique est le produit de la révolution démocratique, bien que le concept recouvre une constante de la politique étrangère mongole liée à l’enclavement du pays. Au début des années 1990, le secrétaire d’État américain James Baker s’est rendu en Mongolie et a proposé que les États-Unis deviennent un « troisième voisin ». Les autorités mongoles se sont approprié le concept pour en faire le fondement de leur politique étrangère.

Cette approche repose sur trois points : le maintien de bonnes relations avec la Russie, le développement de bonnes relations avec la Chine et, enfin, le développement de relations privilégiées avec des « troisièmes voisins », soit des pays démocratiques et développés susceptibles de contribuer à la préservation de la démocratie mongole. Parmi ceux-ci : le Japon, les États-Unis, la France et le Canada. En somme, cette politique est une réponse à l’enclavement, une sorte d’assurance qui doit permettre à la Mongolie d’équilibrer l’influence de ses deux voisins sans pour autant s’y opposer.
 

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1 commentaire
  • René Pigeon - Abonné 18 mai 2016 12 h 36

    Merci, monsieur Légaré-Tremblay, pour cette entrevue très instructive

    Merci, monsieur Légaré-Tremblay, pour cette entrevue très instructive, qui complète la lettre de G Bouchard sur les voies à privilégier et à éviter pour promouvoir l'identité québécoise.

    Vici ce que j'en ai retenu :
    Libérée de la tutelle soviétique, coincée entre 2 dictatures et malgré sa transition capitaliste subite et les minières étrangères, le nomadisme libertaire pousse la Mongolie à adopter la démocratie occidentale.
    Chine et Russie tolèrent le rapprochement avec les É-U, France, Canada !