Du pain et des bombes

Tambours, clairons, trompettes et lance-missiles. Le congrès du Parti des travailleurs de la Corée du Nord, le premier en près de 40 ans, s’est terminé mardi avec une parade géante au coeur de Pyongyang. Bilan : le jeune Kim Jong-un voit son statut renforcé à la tête du régime, une motion promet d’étendre l’arsenal nucléaire — à des fins défensives, assure-t-on — et un nouveau plan quinquennal doit relancer l’économie. Retour sur les ambitions économiques et militaires de Pyongyang avec Benoît Hardy-Chartrand, spécialiste des questions de sécurité dans la région Asie-Pacifique au Centre pour l’innovation dans la gouvernance internationale (CIGI).

Le congrès a accouché du premier plan quinquennal depuis les années 1980. Quelles sont ici les ambitions du régime ?

Bien qu’il s’agisse d’un événement plutôt rare, l’adoption de ce plan quinquennal s’inscrit dans la continuité et ne prévoit aucun changement ni réforme majeurs, malgré les besoins criants du pays.

Depuis son arrivée au pouvoir après la mort de son père, Kim Jong-il, en 2011, Kim Jong-un a davantage mis l’accent sur l’économie, tout en continuant le renforcement rapide des capacités nucléaires et des missiles balistiques. Le plan confirme d’ailleurs la politique du byungjin, qui vise depuis 2013 le développement simultané de l’économie et du programme nucléaire.

Même si le dirigeant nord-coréen a été avare de détails dans son discours, il a tout de même parlé d’augmenter la production industrielle et de résoudre les problèmes d’approvisionnement en énergie, un boulet pour l’économie du pays. C’est tout de même risqué, puisque Kim Jong-un prend ainsi davantage la responsabilité de l’amélioration — ou de l’échec — de l’économie.

Pourquoi cette insistance sur l’économie depuis quelques années seulement ?

Pour Kim Jong-un, arrivé au pouvoir soudainement alors qu’il n’avait pas 30 ans, il était nécessaire d’adopter une approche et un discours qui le distinguaient de son père, dont le règne avait présidé à une forte détérioration de l’économie. Cela avait même mené à une famine dévastatrice dans les années 1990.

Dès son premier discours public en 2012, Kim Jong-un a déclaré que le Parti des travailleurs était déterminé à faire en sorte que le peuple « n’ait plus à se serrer la ceinture », déclaration assez inédite dans la mesure où elle se trouvait à admettre que le parti avait failli à ses obligations. On voit donc depuis 2011 une ouverture bien plus grande du régime envers les activités économiques privées, dont les jangmadang, ces marchés qui font vivre une proportion croissante de la population.

Les autorités sont aussi plus tolérantes à l’égard des entreprises semi-privées et accordent plus de liberté aux gestionnaires d’usines et de fermes, même si celles-ci demeurent nominalement étatiques. L’économie nord-coréenne reste dans un état très précaire, mais tout indique qu’il y a eu malgré tout des progrès modestes, qui sont surtout visibles dans Pyongyang, la capitale.

N’y a-t-il pas une contradiction, du moins une tension, entre un comportement de plus en plus hostile, valant au régime un renforcement sans précédent des sanctions internationales, et une volonté de développement économique ?

L’approche de Pyongyang peut en effet difficilement durer. Kim Jong-un est un leader plus imprévisible que son père et la multiplication des provocations isole encore davantage la Corée du Nord sur le plan international, ce qui nuit à ses échanges commerciaux, pourtant indispensables à son développement. Les sanctions prévues dans la résolution 2270, adoptée le 2 mars par le Conseil de sécurité de l’ONU à la suite du quatrième essai nucléaire nord-coréen, sont d’ailleurs de loin les plus sévères imposées à son égard. Si la Chine, qui est le principal partenaire commercial de la Corée du Nord, se décide à appliquer les sanctions de façon rigide, ce qui semble être le cas jusqu’ici, les effets se feront sentir rapidement sur l’économie nord-coréenne.

Consciente de sa dépendance excessive envers la Chine, Pyongyang cherche depuis quelques années à diversifier ses partenaires économiques, ce qui a mené notamment à un rapprochement avec la Russie. Cependant, en matière de politique étrangère, le calcul stratégique de Kim Jong-un reste essentiellement le même : en poursuivant le développement de son programme nucléaire et en multipliant les lancements de missiles, il assure sa survie quant à un environnement international qu’il juge hostile. La survie du régime constitue donc la priorité absolue de Kim Jong-un, mais celui-ci est conscient que cet objectif dépend en partie de sa capacité à améliorer la situation économique de la population, ce qui est à l’origine de la contradiction que vous évoquez.