Avalés par la mer

Derrière ses allures de petit village thaïlandais idyllique, Khun Samut Chin subit les affres du réchauffement climatique en s’enfonçant année après année dans l’eau, au profit de la hausse du niveau des mers. Cet homme navigue dans le village, dont les contours se sont effacés de plusieurs dizaines de mètres au fil des décennies.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Derrière ses allures de petit village thaïlandais idyllique, Khun Samut Chin subit les affres du réchauffement climatique en s’enfonçant année après année dans l’eau, au profit de la hausse du niveau des mers. Cet homme navigue dans le village, dont les contours se sont effacés de plusieurs dizaines de mètres au fil des décennies.

Elle est partout, indispensable, mais imprévisible et menaçante. L’eau est omniprésente dans le quotidien des habitants de Bangkok, qui observent depuis des années, nerveusement, l’impact des changements climatiques sur la capitale du royaume thaï.

 L’eau vaseuse et opaque du khlong Saen Saep s’agite alors que vogue à vive allure la grande barque, ses passagers imperturbables malgré le roulis du bateau, la chaleur qui pèse et les gouttes d’eau brunâtres qui éclaboussent immanquablement leur visage en ce matin de décembre.
 

Si l’administration métropolitaine de Bangkok a fait construire à la fin des années 1990 un imposant réseau de métro en hauteur, le Skytrain, les longues embarcations de bois qui sillonnent la rivière Chao Phraya et les nombreux khlongs (canaux) de la capitale ont toujours la faveur des Bangkokiens, qui utilisent chaque jour par centaines de milliers ce vaste réseau de transport en commun sur l’eau pour se déplacer d’un quartier à l’autre, empilés les uns sur les autres, à l’abri du capharnaüm de la circulation routière.


Mais peu à peu, la « Venise d’Orient » s’enfonce. Au propre comme au figuré. Alors que l’économie moribonde de la Thaïlande s’enlise, la capitale du royaume s’envase tranquillement, résultat de sa situation géographique… et des changements climatiques.

Construit sur une vaste plaine inondable, près du golfe de Thaïlande, Bangkok s’enfonce dans le sol argileux du delta de la Chao Phraya à un rythme de 1,5 à 5 centimètres par an, tandis que la hausse du niveau de la mer fait elle aussi son oeuvre. Résultat : les scénarios les plus pessimistes prévoient que certains secteurs de la capitale pourraient être submergés dès 2030 si rien n’est fait pour sauver la ville fondée en 1782 par le roi Phutthayotfa Chulalok (Rama I), dont la dynastie règne encore aujourd’hui.

La moitié de la ville menacée

Pas moins de 55 % de la ville de 10 millions d’habitants serait affectée par une hausse du niveau de la mer de 50 cm si elle venait à se concrétiser, mettait en garde, en 2008, un rapport du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE). Dans le cas d’une hausse de 100 cm du niveau de la mer, c’est près de 75 % de Bangkok qui se retrouverait dans le pétrin.

À cela s’ajoute une hausse fulgurante du nombre de jours où la température dépasse les 35 °C et des inondations de plus en plus systématiques, résultat de saisons des pluies plus intenses et de l’accroissement de l’activité humaine. Pour pallier le manque d’espace et la croissance démographique, on a enterré ou fait disparaître au cours des dernières décennies de nombreux canaux, étangs, rivières et champs qui permettaient jadis d’évacuer l’eau de pluie. Parallèlement, Bangkok s’est peu à peu éloigné de l’architecture sur pilotis, encore généralisée dans d’autres régions de la Thaïlande, pour faire place à des structures situées directement au sol.

La lutte contre les changements climatiques pourrait être gagnée ou perdue dans les mégalopoles d’Asie, soulignait en mai la Banque asiatique de développement. « Les mégavilles de l’Asie sont appelées à générer plus de la moitié de l’augmentation des gaz à effet de serre au cours des vingt prochaines années si rien n’est fait », mettait en garde l’institution. Non seulement la Thaïlande doit-elle donc chercher à réduire ses émissions, elle devra également prendre des mesures immédiates pour s’adapter ou atténuer les impacts des changements climatiques.

Urgence et immobilisme

Pourtant, depuis le rapport de l’ONU, peu d’actions concrètes ont été entreprises par les gouvernements nationaux et régionaux. Un plan d’action censé se conclure en 2012 a largement été ignoré par les autorités, au-delà de l’érection de murs de près de trois mètres de hauteur à divers endroits le long de la Chao Phraya.

Joint à Paris, où il participe à la conférence de l’ONU sur les changements climatiques (COP21), le coordinateur régional pour le climat du PNUE, Mozaharul Alam, croit toutefois que le rapport a fourni une « bonne base pour le développement d’un [nouveau] plan d’action », et que les autorités thaïes sont de plus en plus conscientes de l’urgence de la situation.

La COP21 survient alors que Bangkok fait face non pas à des inondations, mais à une importante sécheresse et à des alertes au smog, forçant notamment les Bangkokiens à recourir à de l’eau embouteillée pour se désaltérer.

À seulement 50 km de là, le village pêcheur de Ban Khun Samut Chin a aujourd’hui des allures d’Atlantide. On aperçoit au loin des poteaux d’électricité. À leur pied se trouvaient autrefois une route, des fermes et un marché, aujourd’hui engloutis par la crue des eaux. Plus que jamais, le rapport des Thaïlandais à l’eau se complexifie.

Un photoreportage de Renaud Philippe

Bangkok s’enfonce. Chaque année, cette masse de béton, comme Hong Kong, New York, Venise et plusieurs autres, s’enlise de quelques centimètres dans le sol argileux sur lequel elle fut construite. Certains quartiers ont perdu 1,7 m depuis 60 ans. Malgré tout, les industries continuent de pomper outrageusement l’eau des nappes phréatiques ; un peu partout, on construit des gratte-ciel, plus haut, toujours plus haut. Avec l’augmentation du niveau des mers, des villages du golfe de Thaïlande ont déjà totalement disparu. Ne restent que quelques vestiges ensevelis sous les eaux. Lentement, la mer avance vers Bangkok. Tout est éphémère…
Photojournaliste indépendant basé à Québec, Renaud Philippe a travaillé en Inde, en Haïti, au Népal, au Kenya, en Tunisie et au Canada. Il pose un œil de reporter sur les thèmes de l’exclusion, sensible au drame de ceux qui ont dû tout quitter, victimes de la guerre, de l’injustice et des catastrophes naturelles. En septembre dernier, il a passé trois semaines en Thaïlande, touché par la disparition progressive de certains quartiers au profit des eaux. Sa réflexion de journaliste croise cette fois celle de l’artiste, qui capte l’éphémère de la ville tout autant que celui de l’homme. M. Philippe est de retour à Bangkok depuis quelques jours pour parfaire son projet, qui fera l’objet d’une exposition, en mars, chez VU Photo à Québec. Il vient tout juste de se joindre au collectif de photographes québécois Kahem.

Les mégavilles de l’Asie sont appelées à générer plus de la moitié de l’augmentation des gaz à effet de serre au cours des vingt prochaines années si rien n’est fait

1 commentaire
  • Dominique Boucher - Abonné 13 décembre 2015 07 h 04

    Distinguer l'actuel du conditionnel, SVP


    De tout ce que j'ai pu lire sur ce sujet, il m'est forcé de conclure qu'il semble que le problème auquel il faut s'attaquer de la manière la plus urgente est, et de loin, l'enfoncement des sols (dû au poids des immeubles et aux infrastructures souterraines). La contribution de la montée du niveau des eaux à cause des changements climatiques est pour l'instant un problème à toutes fins pratiques secondaire (et encore entouré d'incertitudes) dans le cas de Bangkok.

    Mais bon, on est en pleine hystérie de la COP, on ne va tout de pas traiter un problème de manière rationnelle... Profitons-en plutôt pour faire monter la peur...

    Jean-Marc Gélineau, Montréal