Une complexe transition attend Suu Kyi

Aung San Suu Kyi a rencontré les deux hommes forts du régime mercredi, dont le chef des armées, une première.
Photo: Phyo Hein Agence France-Presse Aung San Suu Kyi a rencontré les deux hommes forts du régime mercredi, dont le chef des armées, une première.

Après la victoire historique du 8 novembre, l’opposante birmane entame son marathon vers la transition, sans perdre de vue l’objectif d’accéder à la présidence.

La journée du 2 décembre a marqué une étape cruciale et symbolique dans la transition au Myanmar. Moins d’un mois après avoir remporté haut la main le premier scrutin libre depuis 1990, Aung San Suu Kyi a rencontré les deux hommes forts du régime mercredi à Naypyidaw pour préparer le transfert du pouvoir et rassurer. Sans perdre de vue l’objectif d’accéder à la présidence.

Auréolée de la victoire aux élections du 8 novembre avec près de 80 % des sièges (pour 57,2 % des voix), la présidente de la Ligue nationale pour la démocratie s’est d’abord entretenue avec Thein Sein, le président sortant. Les deux responsables « ont discuté de la façon de transférer au nouveau gouvernement le pouvoir de manière pacifique et en douceur pour soulager les inquiétudes du public », a expliqué Ye Htut, le porte-parole de la présidence. « Depuis notre indépendance en 1948, nous n’avons jamais connu de transition politique pacifique », a-t-il dit, avant de préciser que le transfert au futur gouvernement constituera la « victoire définitive » du processus de réforme porté par le président Thein Sein depuis 2011.

Mars 2016

Plus tard dans la journée, la Dame de Rangoun a rencontré le chef de l’armée, Min Aung Hlaing, au quartier général de la Tatmadaw. Il s’agit d’un événement, car Aung San Suu Kyi ne s’était jamais entretenue en tête-à-tête avec le puissant chef d’état-major de l’armée, qui reste l’homme clé de l’alternance. Selon Radio Free Asia, ce dernier a déclaré que les deux dirigeants avaient « accepté de coopérer dans l’intérêt du pays », ajoutant que leur réunion avait « donné des résultats positifs ».

Pilier du régime, Min Aung Hlaing représente le clan militaire, nomme les trois ministres clés (Intérieur, Défense, Frontières) et veille au respect de la Constitution de 2008, « l’oeuvre » fondatrice de la junte qui a cadenassé le système politique avant de passer le flambeau à des militaires qui ont troqué leurs treillis contre des costumes civils en 2011. L’armée conserve 25 % des sièges au Parlement et des droits de veto. Autrement dit, Aung San Suu Kyi et la Ligue nationale pour la démocratie devront composer avec le bloc militaire dans les mois qui viennent. Du reste, elles l’ont bien compris et ne cessent d’évoquer la nécessaire réconciliation nationale et l’unité après 60 ans de dictature.

Changement de Constitution?

Car la transition va prendre du temps et nécessite des efforts de négociation. Le prochain Parlement issu des élections ne prendra ses fonctions qu’en mars prochain. Il devra alors élire le futur président. Cette longue période de discussions risque d’apporter son lot de tensions et de revendications.

La LND et Aung San Suu Kyi martèlent leur volonté de réformer la Constitution de 2008. Aujourd’hui, celle-ci empêche la Lady de devenir présidente de l’Union birmane au motif qu’elle a été mariée à un étranger (le Britannique Michael Aris, aujourd’hui décédé) avec lequel elle a eu deux fils. Or, la patronne de la LND a surpris tout le monde, à commencer par les militaires, quand elle a récemment déclaré qu’elle avait « un plan » pour se positionner « au-dessus du président ». Curieuse posture dans un régime présidentiel.

Depuis, dans les rangs de la LND, les voix se multiplient pour accréditer la thèse d’une modification de la charte. « Je pense que nous pouvons amender la Constitution et que dans les cinq ans, Suu Kyi pourra être présidente », a déclaré Win Htein, porte-parole de la LND, sur les ondes de Radio Free Asia. Fin novembre, dans les colonnes du Bangkok Post, l’expert Larry Jagan racontait comment la Ligue d’Aung San Suu Kyi étudiait le scénario d’une suspension, voire d’une abrogation de la clause empêchant la Dame de Rangoun d’accéder à la fonction suprême.

Pour l’heure, l’armée n’a rien dit à ce sujet. Mais en août dernier, elle a viré le patron du parti présidentiel USDP, qui n’était autre que Shwe Man, le président de l’Assemblée nationale. Il avait eu le tort, notamment, d’évoquer à haute voix une réforme de la Constitution.