Les défis qui attendent Aung San Suu Kyi

C’est la supermajorité au bout du compte. Et un peu à la surprise générale. Il y a encore une semaine, à quelques heures d’un vote historique, rares étaient les Birmans et les experts à pronostiquer un tel raz-de-marée électoral. Vendredi, alors que la Commission électorale n’avait toujours pas fini son interminable décompte, la Ligue nationale pour la démocratie (LND) d’Aung San Suu Kyi avait déjà engrangé 348 sièges (sur 664) au Parlement. La LND est donc majoritaire dans les deux chambres et ne devrait pas avoir beaucoup de difficultés à faire voter des lois.

En quoi est-ce un moment historique ?

Le parti d’Aung San Suu Kyi a multiplié par huit son nombre d’élus depuis le scrutin partiel de 2012. En mai 1990, lors d’une précédente élection relativement libre, la LND avait déjà infligé une cuisante défaite à l’armée, qui s’était ensuite assise sur les résultats et avait verrouillé un peu plus le pays. Il faut remonter à 1960 pour assister à un scrutin juste et équitable. « Cette année, il y a eu des cafouillages, mais pas de fraudes systématiques comme dans le passé. La campagne s’est bien déroulée, le résultat est inattendu et le climat politique est inédit », note une consultante qui travaille pour le gouvernement et souhaite rester anonyme.

Sans ambiguïté, les hommes forts du régime ont reconnu leur défaite et accepté de rencontrer la « Dame de Rangoon ». « Nous voudrions féliciter » Aung San Suu Kyi pour « avoir remporté l’approbation du peuple », a déclaré mercredi le président Thein Sein. Le lendemain, le puissant chef d’état-major Min Aung Hlaing a appelé ses troupes à « l’obéissance et la discipline ». « L’armée fera de son mieux, en coopération avec le nouveau gouvernement », a-t-il ajouté sans attendre les résultats définitifs.

Rien ne semble suggérer que l’armée se comportera mal. Les généraux d’aujourd’hui sont complètement différents de ceux qui étaient aux responsabilités il y a cinq ans. Ces derniers sont partis à la retraite et beaucoup parmi eux viennent de perdre les élections, remarque l’historien Thant Myint-U.

Les militaires et leurs alliés ont-ils tout perdu ?

Certainement pas. Certes, le Parti de l’union pour la solidarité et le développement (USDP), dirigé par d’anciens soldats, a pris une claque électorale, en passant de 339 sièges à 40 (à la date du 13 novembre). Mais les militaires conservent au Parlement 25 % de galonnés nommés par le chef de l’armée. Celui-ci nomme également les trois ministres de la Défense, de l’Intérieur et des Frontières. L’armée reste donc sur ses gardes au sein de l’appareil d’État.

En jouant du paradoxe, on dira que les militaires peuvent revendiquer une partie de cette victoire. Ils sont à l’origine de ce processus entamé en 2003, avec une feuille de route en plusieurs étapes, qui prévoyait l’avènement d’une « démocratie florissante et disciplinée » avec une nouvelle Constitution (2008) et des élections. Ils s’y sont tenus.

Qu’est-ce qui attend la Birmanie ?

Le nouveau gouvernement n’entrera en fonction qu’en mars 2016. L’actuel Parlement continue ses travaux qui reprennent lundi. « Les prochains mois vont être extrêmement délicats et fragiles, anticipe Thant-Myint-U. En ce qui concerne une transition démocratique, il faut toujours être inquiet. Un long processus de discussion doit commencer. »

La Birmanie n’a jamais connu de transfert du pouvoir depuis son indépendance. Même assise sur une majorité royale, la LND devra négocier. « Il va falloir composer avec les militaires, qui peuvent opposer leur veto à la nomination de ministres, et avec une administration corrompue et conservatrice », pronostique Khin Zaw Win, qui dirige l’Institut Tampadipa. Au risque de compliquer ses relations avec l’armée, Aung San Suu Kyi a surpris quand elle a dit qu’elle se situerait « au-dessus du président », fonction qui lui est interdite par la Constitution. Et depuis des années, la LND fait campagne pour réformer la Constitution, au grand dam de l’armée.

« La Dame aura-t-elle l’intelligence de débaucher des talents de l’ancienne équipe et de composer avec ceux qui n’ont pas démérité ? » interroge la consultante. Aung San Suu Kyi a parlé de « réconciliation nationale » et « d’unité ». Il en faudra, car « le pays fait face à des défis colossaux en matière de développement économique, de conflits ethniques, de changements climatiques et migratoires, analyse Thant Myint-U. Et il n’a pas les institutions pour affronter ces défis. Je redoute que si l’on entre dans un cycle chaotique de négociation, avec des impasses politiques, la stratégie économique pour sortir de la pauvreté des millions de Birmans soit négligée. C’est dur d’être uniquement optimiste sur le court terme. » La lune de miel électorale risque d’être de courte durée.