Des élections libres, un choix pragmatique

Moment historique, la Birmanie est sur le point de connaître l’alternance politique après les premières élections générales libres en 25 ans tenues dimanche dernier. La Ligue nationale pour la démocratie (LND), le parti de l’opposante Aung San Suu Kyi, est donnée grande gagnante. Mais que signifient vraiment ces élections dans le contexte de l’ouverture politique entamée il y a quelques années par les militaires ? Explications de Jean-François Rancourt, doctorant spécialisé sur la Birmanie affilié au CERIUM.

Pourquoi le régime a-t-il tenu ces élections libres ? En quoi cela sert-il ses objectifs ?

Les élections font partie d’un processus de transition politique entamé par la junte militaire en 2003. Nommé « feuille de route vers la démocratie », ce plan a été mis en place par les généraux afin de faciliter l’atteinte de leurs trois principaux objectifs stratégiques : la non-désintégration de l’union de la Birmanie — composée d’une mosaïque de groupes ethniques —, la stabilité intérieure et la neutralité sur la scène internationale. Les politiques traditionnellement mises en avant par la ligne dure de l’armée n’ont jamais permis d’atteindre ces objectifs. En plus d’avoir envenimé les conflits avec les groupes ethniques et la société civile en général, l’autoritarisme de la junte a mené à l’imposition de sanctions économiques par l’Occident et à l’aspiration dans la sphère d’influence chinoise.

En offrant aux minorités et aux citoyens une représentation au Parlement, les militaires peuvent anticiper un apaisement des tensions au pays. La mise en place d’une démocratie de façade a aussi convaincu plusieurs pays de lever leurs sanctions, contrebalançant ainsi l’influence chinoise. Les élections sont donc une étape essentielle pour atteindre les objectifs stratégiques des militaires, objectifs qui restent inchangés malgré l’apparence d’une refonte de l’appareil étatique.

Vous parlez d’une démocratie de façade. On ne peut donc pas parler d’une véritable démocratisation du pays ?

Difficile de parler d’une véritable démocratisation en Birmanie. Les militaires conservent 25 % des sièges au Parlement, bénéficient d’un veto sur toute réforme constitutionnelle et gardent le plein contrôle sur trois ministères-clés : Défense, Intérieur, Frontières.

Une grande partie de la population est aussi exclue de la vie politique. On pense au million de musulmans rohingyas, dont le droit de vote fut retiré quelque temps avant le scrutin, ou encore aux quatre millions de citoyens qui n’ont pas eu accès aux urnes en raison de conflits armés ou de dommages liés aux inondations survenues plus tôt cette année.

On peut toutefois comprendre la transition comme une libéralisation politique, soit un processus par lequel des droits et libertés sont accordés à la population. On l’observe notamment dans l’abolition de la censure systématique de la presse, la libération de centaines de prisonniers politiques — dont Aung San Suu Kyi —, l’élection de partis d’opposition au Parlement, la légalisation des syndicats, etc.

Mais un retrait des militaires du Parlement ainsi qu’une inclusion citoyenne de tous les habitants s’imposent pour qu’on puisse vraiment parler de démocratisation.

Les législatives maintenant derrière, quelle est la suite des choses pour les élections de l’exécutif ?

Une fois le Parlement convoqué, un collège électoral formé des députés devra choisir un président. Chacune des deux chambres du Parlement, ainsi que le bloc formé des militaires, présentera un candidat. Les députés éliront un président parmi ces candidats et les deux candidats qui ne seront pas choisis deviendront vice-présidents. Le président a le pouvoir de nommer ses ministres, à l’exception des trois cités précédemment. Selon la Constitution, il peut choisir des députés élus ou tout autre citoyen non élu qui remplirait certains critères : âge minimum de 40 ans, résidence au pays d’au moins 10 années consécutives, etc.

Ne pouvant convoiter la présidence en raison de blocages constitutionnels, Aung San Suu Kyi a récemment affirmé qu’en cas de victoire, elle se placerait au-dessus du président. Si cette position semble plaire à une grande partie de la population birmane, il n’est pas encore garanti qu’elle sera légalement légitimée. Aung San Suu Kyi parviendra-t-elle à sécuriser sa place à la tête du pays ? Sera-t-il possible pour elle de garder le contrôle sur un président fantoche ? Les défis auxquels fait face la Birmanie sont cruciaux, à commencer par l’assouplissement de lois antidémocratiques et d’éventuelles réformes constitutionnelles. Néanmoins, sans un soutien tacite des militaires, il sera difficile pour Aung San Suu Kyi d’atteindre ces objectifs. Plus que jamais, le futur du pays dépend de la capacité de conciliation des dirigeants birmans.