Pékin cherche à redorer son image en Asie

Pékin profite du sommet historique entre les présidents chinois et taïwanais pour vanter sa volonté d’apaisement et de développement pacifique, mais de l’avis des experts, cette rencontre est aussi destinée à éclipser les vives tensions territoriales en mer de Chine méridionale.

La rencontre prévue samedi à Singapour entre le président taïwanais, Ma Ying-jeou, et son homologue chinois, Xi Jinping, sera la première entre dirigeants des deux parties depuis la guerre civile et la fondation de la Chine populaire en 1949, quand les nationalistes du Kuomintang (KMT) s’étaient réfugiés à Taïwan.

Cette entrevue, avant tout symbolique, a été annoncée avec pompe par les médias étatiques de Chine continentale, dont certains y voyaient un tournant aussi mémorable que la rencontre entre Mao Tsé-toung et le président américain Richard Nixon en 1972.

« Les applaudissements se feront entendre dans le monde entier pour cette victoire de la paix et de la raison », s’est enflammé le quotidien Global Times, proche du Parti communiste, dans un éditorial au ton dithyrambique. Cette rencontre « d’une importance historique […] n’a d’autre objectif que de garantir la paix et d’affirmer la bonne volonté de part et d’autre », renchérissait le journal China Daily — tout en admettant que l’entrevue ne déboucherait sur aucun communiqué commun.

Lent rapprochement

L’événement s’inscrit dans le cadre du réchauffement progressif des relations sino-taïwanaises depuis l’arrivée au pouvoir en 2008 de Ma Ying-jeou, avec l’essor des vols directs par-delà le détroit, des accords commerciaux et des échanges touristiques, mais les lauriers tressés à l’esprit « pacifique » de la Chine tranchent pour le moins avec la réaffirmation vigoureuse de ses prétentions territoriales dans la région, accompagnées ces dernières années d’une rhétorique volontiers belliqueuse.

Pékin revendique un archipel inhabité contrôlé par le Japon (question qui empoisonne ses relations avec Tokyo), mais aussi la majeure partie de la mer de Chine méridionale, notamment l’archipel des Spratleys dont ses voisins — Vietnam, Malaisie, Brunei et Philippines — lui disputent âprement la souveraineté.

Or, la Chine y accélère d’énormes opérations de remblaiement d’îlots et la transformation de récifs coralliens en ports, pistes d’atterrissage et infrastructures diverses, au prix de tensions croissantes avec les États-Unis, dont des navires de guerre croisent dans la région.

Diversion

Dans ces conditions, le sommet Xi Jinping-Ma Ying-jeou de samedi « pourrait chercher à détourner l’attention internationale des tensions en mer de Chine du Sud et à afficher un visage pacifiste », souligne Titus Chen, expert de géopolitique à la National Sun Yat-sen University de Taïwan. « L’idée est de montrer au reste du monde — à ses voisins et aux États-Unis en particulier — que Xi Jinping est aux manettes, qu’il peut se montrer dynamique » et jouer la carte de l’apaisement « sur fond d’inquiétudes régionales », indique-t-il.

Concernant l’impact de la rencontre de samedi sur les relations sino-taïwanaises, les experts se montraient circonspects, alors que Pékin considère toujours Taïwan comme une île rebelle appartenant au territoire chinois et dont la réunification au continent est inéluctable.

« Pékin cherche à rassurer l’ensemble de la région, en montrant qu’il est attaché à la stabilité et désireux d’engager des discussions — même avec un leader taïwanais qu’il refusait de rencontrer depuis sept ans », observe Michael Cole, chercheur de l’Université de Nottingham.

Mais un tel plan pourrait dérailler, prévient Willy Lam, de la Chinese University de Hong Kong : en suggérant qu’il est prêt à tendre des rameaux d’olivier, « Xi prend le risque de susciter de fortes attentes » qui seront déçues.

La force

De fait, la Chine menace ouvertement d’utiliser la force si besoin était pour empêcher toute indépendance formelle de Taïwan — un territoire sous protection des forces militaires américaines.

Pékin procède à des exercices militaires réguliers et ostentatoires dans le détroit, et des rapports taïwanais font état d’au moins 1600 missiles chinois orientés en direction de la « province rebelle ».

En juin, la télévision d’État CCTV diffusait des images de manoeuvres mettant en scène des troupes militaires chinoises s’entraînant à prendre d’assaut un bâtiment ressemblant… au palais présidentiel de Taipei.

« Les Taïwanais pourraient bien dire : si Pékin veut vraiment envoyer un message de paix, qu’il retire ses missiles et cesse ses "jeux de guerre" » d’intimidation, souligne Willy Lam.

Mais ce serait en vain, avertit-il. « Vis-à-vis de Taïwan, Pékin manie la carotte et le bâton. Et il ne va pas abandonner le bâton. »