Justifier l’horreur

Le 6 août 1945, il y a de cela 70 ans aujourd’hui, une bombe atomique anéantissait Hiroshima. Le monde venait d’entrer de plein fouet dans l’ère de la destruction nucléaire. Mais le recours à la bombe atomique contre une ville japonaise, pour mettre un terme à la Seconde Guerre mondiale, a suscité une vive controverse. Est-ce que le recours à cette arme ultime était justifié ?

Le matin du 6 août, des avions américains de reconnaissance survolent trois villes du Japon présélectionnées pour être frappées par la première bombe atomique destinée à détruire une population civile. Le choix s’arrête sur Hiroshima, ville jusque-là relativement épargnée par les bombardements. L’armée veut en effet pouvoir mesurer les effets réels de cette nouvelle arme. Mais surtout, le ciel est dégagé au-dessus de la cible.

Il est 8 h 16 lorsque la bombe larguée par le bombardier Enola Gay explose, à plus de 600 mètres du sol. Une explosion d’une ampleur jusque-là inégalée dans l’Histoire. Au sol, l’horreur se déchaîne. Pas moins de 75 000 personnes sont tuées en quelques secondes. Dans un rayon de 500 mètres autour du point d’impact, les citoyens d’Hiroshima, surtout des civils, sont littéralement pulvérisés par le souffle atomique. Des dizaines de milliers d’autres meurent dans les semaines, les mois ou les années qui suivent.

Le bilan complet demeure d’ailleurs difficile à établir, mais il pourrait avoisiner les 200 000 morts. 



 

Trois jours plus tard, alors même que le gouvernement japonais n’a pas réellement pris conscience de la nature du bombardement qui a détruit Hiroshima, Washington autorise le largage d’une seconde bombe, cette fois sur la ville de Nagasaki. Au moins 50 000 personnes sont tuées instantanément, et tout autant par la suite.

Il faut dire que dans les deux cas, les Hibakusha — « ceux qui ont fait l’expérience de la bombe » —, ont été privés pendant des années des traitements qui auraient permis d’atténuer les effets de leurs blessures, mais aussi et surtout des maladies provoquées par leur exposition à une irradiation nucléaire massive. Les autorités américaines se sont même entêtées à censurer les effets sur les populations. Elles n’ont toutefois pas hésité à les documenter en envoyant des équipes sur place. Les victimes ont été filmées, photographiées et étudiées. Mais elles n’ont jamais été traitées. 



 

Le chantier nucléaire

Pour Washington, l’arme atomique a donc démontré toute sa puissance mortifère, d’autant plus que le Japon accepte la reddition quelques jours plus tard. Mais cette puissance destructrice est le fruit d’un vaste programme. Le développement de la bombe dans le cadre du projet Manhattan a nécessité pas moins de trois ans de travaux et un financement de plus de 2 milliards de dollars. Il s’agit aussi du plus grand secret militaire de l’Histoire, secret qui impliquait pourtant des dizaines de milliers de travailleurs.

Le gouvernement américain l’a d’abord lancé en réaction à des informations voulant que le régime hitlérien fût lui-même en train de développer une telle arme. Les troupes alliées qui avancent en Europe en décembre 1944 découvrent finalement que le programme nucléaire nazi a été stoppé en 1942. Mais le projet Manhattan est déjà très avancé.


Surtout, les Américains sont alors aux prises avec un ennemi japonais particulièrement acharné. L’appareil militaire nippon, fanatisé depuis déjà plusieurs années, n’envisage en effet aucune reddition. Mieux vaut mourir que de vivre dans la honte. Chaque soldat doit donc tuer le maximum d’ennemis avant d’être tué ou de se suicider.

Au début de 1945, l’issue de la guerre dans le Pacifique ne fait pourtant aucun doute. Le Japon, isolé, subit plus que jamais des pénuries alimentaires, mais aussi de ressources naturelles et du carburant nécessaires pour poursuivre le conflit contre la puissante machine militaire américaine.

Pour forcer le Japon à se rendre, les Américains ont toutefois besoin de bases pour lancer leurs bombardiers. C’est pour cette raison qu’ils débarquent en février sur Iwo Jima, une île d’à peine 20 km2 située à plus de 1000 km de Tokyo. La lutte sanglante dure plus d’un mois. Ils tuent plus de 21 000 soldats japonais, comptent environ 17 000 blessés et 6800 morts. Proportionnellement aux effectifs engagés, ce sont les pires pertes de toute la guerre du Pacifique.

« Le coût si élevé de la reprise de cette île minuscule ne pouvait qu’effrayer les planificateurs du débarquement sur l’archipel nippon. Il avait fallu 72 jours de bombardements aérien et naval et 36 jours de combats terrestres d’une violence indicible pour reprendre seulement 20 km2 de terrain. Quel serait le prix à payer pour un pays de près de 380 000 km2 ? » souligne le chercheur français Pierre Journoud, dans 1937-1947 : la guerre-monde, un ouvrage paru cette année chez Gallimard.

L’histoire se répète quelques semaines plus tard sur l’île d’Okinawa. Cette fois, non seulement 110 000 soldats japonais sont tués, mais aussi plus de 100 000 civils. Les Américains dénombrent près de 14 000 morts.

C’est aussi à ce moment que les pilotes kamikazes débutent leurs attaques suicide contre les navires de la marine américaine. Et les plans d’invasion du Japon prévoient que la guerre se poursuive pendant encore au moins une année, avec 60 000 morts chez les soldats américains. Du côté japonais, ce serait l’hécatombe.



 

L’ultime recours

Les autorités politiques et militaires ne doutent nullement de la tâche colossale qui les attend s’ils veulent faire plier la clique militariste qui contrôle le Japon. Même les bombardements intensifs menés pendant des mois sur toutes les grandes villes de l’archipel ne suffisent pas. Des centaines de milliers de civils japonais périssent pourtant dans ces attaques, dont pas moins de 100 000 lors d’un seul raid sur Tokyo, en mars 1945.

Pressé d’en finir avec cette guerre dans laquelle son pays est embourbé depuis décembre 1941, le président Harry Truman multiplie les ultimatums à Tokyo. Il exige une « reddition inconditionnelle », sans quoi le Japon fera face à « une destruction rapide et complète ». Il ordonne en même temps que la bombe atomique soit prête pour le début du mois d’août.
 

J. Robert Oppenheimer, 1944L’option nucléaire se confirme après le premier essai, mené le 16 juillet dans le désert du Nouveau-Mexique. « Maintenant, je suis devenu la mort, le destructeur des mondes », commente alors le directeur scientifique du projet Manhattan, Robert Oppenheimer, citant l’un des écrits les plus sacrés de l’hindouisme. L’Humanité vient alors d’ouvrir la porte à sa propre autodestruction.

Décidé à recourir à l’arme nucléaire, Truman ne tient pas compte des mises en garde de certains scientifiques, dont Leo Szilard, un physicien qui a participé au projet Manhattan. « Un pays qui crée un précédent en employant ces forces nouvellement libérées de la nature à des fins de destruction devra peut-être porter la responsabilité d’ouvrir la porte d’une ère de dévastation d’une ampleur inimaginable », écrit-il dans une lettre envoyée au président trois semaines seulement avant le bombardement de Nagasaki.

De hauts dirigeants militaires soutiennent qu’il vaudrait mieux ne pas viser une cible civile. Même le commandant en chef des forces alliées, Dwight Eisenhower, dira après la guerre qu’il n’aurait jamais fallu frapper le Japon « avec cette chose horrible ». Pas moins de cinq généraux, dont Douglas MacArthur, qui exerça l’autorité sur le Japon après la guerre, estimèrent que le recours à la bombe atomique était inutile. La victoire était déjà pratiquement acquise, disent-ils en substance.

Vers la guerre froide


Pour le chercheur Pierre Journoud, le recours ne se justifie pas uniquement par un désir d’obtenir une victoire décisive. Il fallait aussi, pour le pouvoir en place à Washington, justifier « les dépenses abyssales » du projet Manhattan, dont même le Congrès américain n’avait pas été informé. Qui plus est, il estime que la destruction atomique répondait aussi au « désir de revanche » des Américains, alors en proie à un racisme exacerbé.

Il s’agit bien là d’un élément qui peut faire partie des justifications, selon Serge Granger, professeur à l’Université de Sherbrooke et spécialiste de l’Asie. Mais selon lui, il est évident que les États-Unis voulaient aussi démontrer toute leur puissance face à une Union soviétique qui prenait de plus en plus de place, non seulement en Europe, mais aussi en Asie.

« On préparait le terrain de la guerre froide, en tentant de limiter l’avancée des Soviétiques », résume M. Granger. Cet affrontement entre les blocs soviétique et américain allait justement donner lieu à une course folle à l’arme atomique qui allait durer plusieurs années.


Crédits photos: (1) Agence France-Presse, (2) Wayne Miller U.S. National Archives, (3) Truman Library, (4) US Navy, (5) Département de l'Énergie, (6) The National Archives

[...] L'avènement de la nouvelle bombe ne fait d'ailleurs que souligner d'une façon particulièrement dramatique l'un des aspects les plus inquiétants de cette guerre qui se livre plus contre les civils qu'entre les militaires. C'est la progressive mise au rancart des dernières barrières d'humanité que les peuples avaient réussi à ériger péniblement, au cours des derniers siècles pour rendre la guerre moins affreuse aux populations sans défense [...] La fin de la guerre laisse un monde vidé des quelques lois internationales qui dirigeaient tant bien que mal les rapports militaires entre les nations, un monde de haines inexpiables et d'inexprimables détresses, qui vivra désormais sous le signe des bombes atomiques et de la mort.

7 commentaires
  • Richard Bérubé - Inscrit 6 août 2015 06 h 45

    Pas justifiable à nos yeux, mais l'est aux yeux des décideurs!

    Ce qu'il faudra comprendre, c'est qu'aux yeux des décideurs (dirigeants) qui n'ont pas d'émotions pour le reste de la population mondiale, la souffrance humaine ne les dérangent absolument pas....60 millions de morts (en fait 100 millions car la première guerre mondiale n'a jamais été terminée) ne les empêchera jamais de manger. Si demain une guerre d'envergure entre l'occident et le bloc sino-russie, les béligérents n'hésiteront aucunement à ré-utiliser cet arme....n'ayez aucun doute à ce sujet.....

    • Jean-Yves Arès - Abonné 9 août 2015 13 h 53

      «Pas justifiable à nos yeux, mais justifiable aux yeux des décideurs»

      C'est la lourde tâche qui revient aux chefs d'États, surtout en temps de guerre, que de prendre des décisions terriblement difficiles, et qui sont émotivement insupportables.

      A défaut de «justifier l'horreur» la lecture d'une description historique plus élaborée, qui couvre plus largement les multiples contextes qui s'entrecroisaient, permet de comprendre le pourquoi.

      Exemple de ce qu'elle peut faire de mieux, Wikipédia nous offre ici cette revue historique détaillée de la capitulation du Japon d'une qualité exceptionnelle. Sa lecture est un incontournable pour qui s'intéresse au sujet.


      http://tinyurl.com/p2ymc8b

  • François Dugal - Inscrit 6 août 2015 07 h 34

    La cible

    Pourquoi les américains n'ont-ils pas lâché la bombe sur une cible militaire?
    PS : le développement du bombardier Boeing B-29, l'avion qui a lâché la bombe, a coûté plus cher que le projet Manhattan.

    • Michel Gauvin - Inscrit 6 août 2015 09 h 34

      Probablement parce que cela permettait par la suite une étude sur l'impact de cette bombe sur les victimes. Il en fallait plusieurs et les soldats n'étaient pas assez nombreux. Voilà pourquoi on n'a même pas traité les victimes se contentant de lles évaluer pour ne demeurer qu'au stade d'observation.

  • Raymond Labelle - Abonné 6 août 2015 09 h 15

    Et pourquoi Nagasaki?

    Même si on acceptait la version officielle (et l'auteur en explique fort bien les failles), celle-ci expliquerait Hiroshima, mais on pourrait encore se demander: pourquoi une deuxième bombe atomique? Pourquoi Nagasaki?

  • Tristan Roy - Abonné 6 août 2015 09 h 17

    Le vent divin

    Ceux qui n'attachaient aucune importance aux vies de leurs citoyens et leurs soldats étaient bien les dirigeants militaires japonais, près à mourrir jusqu'au dernier et entrainer leur peuple entier dans la mort avec eux.

    La prise de l'île d'Okinawa seulement a fait autant de morts chez les Japonais que la bombe sur Hiroshima. Un blocus du Japon aurait engendré une famine faisant des millions de morts chez les civils, tout comme une campagne militaire "conventionelle" sur le Japon.

    Oui les bombardements conventionnels faisaient autant de morts, ceux sur Tokyo, mais c'est le côté "spectaculaire" et "divin" pour les militaires japonais qui les ont convaincu qu'ils pouvaient envisager une redition "honorable" et éviter des millions de morts civils et militaires.

    Entre deux maux, les Américains ont choisi le moindre.

  • François Beaulé - Abonné 6 août 2015 10 h 04

    Pourquoi les Américains voulaient-ils une reddition rapide?

    Les Japonais sur leur île n'étaient pas auto-suffisants en nourriture. Et ils ne mençaient ni l'Europe ni l'Amérique. Le calcul qui compare les morts causées par une invasion du Japon par les Américains aux souffrances et aux morts causées par les bombes atomiques repose sur l'hypothèse qu'il fallait une reddition rapide du Japon. Une méthode moins violente aurait été de laisser la pénurie de nourriture faire mourrir de faim un grand nombre de Japonais. Il y aurait eu autant et peut-être plus de morts mais jour après jour les dirigeants du Japon auraient porté entièrement la responsabilité de laisser souffrir et crever leurs citoyens.

    En choisissant d'utiliser des bombes atomiques, les Américains ont voulu affirmer leur supériorité et tester, de façon raciste, leurs bombes sur des populations non-occidentales. Jamais ils n'auraient osé le faire sur des Occidentaux.