La crise chinoise est «un signal d’alarme pour le monde»

De nombreux petits investisseurs ont suivi avec anxiété le comportement des Bourses en Chine.
Photo: Greg Baker Agence France-Presse De nombreux petits investisseurs ont suivi avec anxiété le comportement des Bourses en Chine.

Jean-François Huchet, économiste et professeur à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), est un spécialiste de la Chine.

De quelles fragilités cette crise boursière est-elle le signe ou l’expression ?

C’est un mélange de manque de maturité du marché financier et de manque de solidité de la réglementation des marchés et d’une volonté du gouvernement de contrecarrer les effets du ralentissement de la croissance.

Les ménages chinois [on compte environ 90 millions de petits porteurs] occupent une place importante dans les achats boursiers [par rapport aux acheteurs institutionnels]. Le marché immobilier est devenu inabordable pour les petits investisseurs et, depuis 2012, les prix de l’immobilier ont baissé. Pour le reste des produits financiers disponibles pour les petits épargnants chinois, il reste le placement sur des comptes bancaires ou des obligations du Trésor qui rapportent très peu.

Quand les autorités ont encouragé il y a plus d’un an les entreprises privées liées à la technologie et l’innovation à se financer à la Bourse, les petits épargnants se sont rués sur ces valeurs sans se préoccuper vraiment de la solidité financière et industrielle de ces entreprises, créant une bulle comparable à celle sur les valeurs Internet aux États-Unis en 2000.

D’autant que le gouvernement a autorisé des achats d’actions avec de l’argent emprunté [principalement auprès des banques], pratique du « margin trading », ce qui a multiplié les sommes engagées sur les marchés et accéléré le phénomène de hausse en phase ascendante, jusqu’à la rupture de confiance à la mi-juin, et en sens inverse accéléré la chute, car les acheteurs cherchent à récupérer les sommes empruntées pour les rembourser et limiter la casse. Ce type de pratique financière doit être réglementé. Cela ne semble pas encore le cas en Chine, ce qui augmente le risque de bulle et de casse, au moment où la confiance est rompue.

Certains experts estiment que les achats d’actions à Shanghai et Shenzhen sous cette forme auraient atteint 500 milliards de dollars à la mi-juin. Les entreprises sur lesquelles se sont portés les achats ne sont pas toutes des entreprises solides sur les plans financier et industriel, notamment toutes les start-ups technologiques qui ont été cotées à Shenzhen depuis un an. Quand la confiance disparaît, ces PME sont souvent les premières à pâtir des ventes massives d’actions. L’histoire du marché boursier chinois, depuis 1991, est truffée de scandales financiers d’entreprises recherchant une cotation à la Bourse et qui ont maquillé leur situation financière et industrielle.

Jusqu’à peu, seules les grandes entreprises (principalement d’État) pouvaient être cotées, l’élément nouveau cette année a été de laisser des entreprises de taille plus petite et privées approcher les marchés boursiers.

Enfin, il y a eu une tentation du gouvernement d’encourager les épargnants à aller vers le marché boursier pour atténuer les effets du ralentissement de l’économie [principalement du secteur de la construction et des profits des entreprises — donc moins d’augmentations de salaire — de consommation et d’investissement], doper les revenus des ménages [et donc la consommation] et des entreprises [et donc l’investissement].

Les mesures prises par les autorités sont-elles appropriées ?

Jamais dans l’histoire [déjà tourmentée depuis 1991] du marché boursier chinois le gouvernement n’avait pris autant de mesures simultanément. Par le passé, certaines mesures avaient été utilisées pour limiter la baisse [par exemple, ralentir ou arrêter les nouvelles introductions en Bourse pour éviter de diluer encore le marché et ralentir la baisse], mais jamais on ne les avait toutes combinées durant une même période.

À court terme, ces mesures vont très certainement avoir un effet et ralentir la baisse, mais à moyen et long terme, elles sapent la solidité et la santé du marché boursier, car les investisseurs (surtout les petits qui sont ceux qui ont le plus appelé le gouvernement à intervenir) estiment que c’est un marché largement manipulé par le gouvernement et les grands investisseurs liés à l’État.

Cela ralentit la construction d’un marché plus solide et moins volatile, qui est vraiment nécessaire en Chine quand on sait qu’une très grande partie du financement des entreprises chinoises provient des banques. Il y a une réelle nécessité à assurer cette diversification des canaux de financement. Cela étant dit, il est encore trop tôt pour dire si la capacité du gouvernement à enrayer la chute à court terme va porter ses fruits, car la rupture de confiance quant au gouvernement semble entamée de la part des petits épargnants.

Cette crise boursière peut-elle avoir un impact sur l’économie réelle ?

Oui, pour l’économie chinoise, les risques existent. D’abord, les pertes sur les marchés boursiers, a fortiori s’il s’agissait d’argent emprunté, vont réduire les anticipations de revenus supplémentaires des investisseurs, quels qu’ils soient, petits [épargnants particuliers] comme grands [entreprises industrielles et sociétés financières d’investissements, banques], et donc avoir des répercussions sur la consommation et les investissements.

Dans des cas de krach, ces effets peuvent être cumulatifs, mais il est encore trop tôt pour savoir quels seront les effets des mesures de stabilisation prises par les autorités, mais c’est certainement pour cela qu’elles ont été massives afin d’éviter ces effets cumulatifs et aggraver encore un peu plus les effets du ralentissement de la croissance enregistrés depuis bientôt trois ans.

Il peut y avoir une perte de confiance dans la capacité du gouvernement à réguler l’activité économique et financière. Cette perte de confiance est largement de l’ordre du psychologique, mais elle a joué un rôle important depuis le début des réformes en 1978. Le nouveau dirigeant du PCC, Xi Jinping, perdrait gros si cette rupture venait à être consommée.

Il pourrait y avoir un ralentissement des réformes de structure de l’économie, qui commençaient à s’accélérer ces derniers mois après beaucoup d’annonces et d’attente depuis 2012 quand le leadership du PCC a changé. Ces réformes touchent aussi bien le système financier que fiscal, mais un ralentissement des réformes aurait des conséquences néfastes à moyen terme sur l’économie chinoise, qui a besoin de faire évoluer son modèle de croissance.

Peut-on s’attendre à des répercussions régionales, voire mondiales ?

Régionales, oui certainement, notamment à Hong Kong, car les deux marchés ont des canaux de transmission directe [réformes récentes permettant aux institutions financières de Hong Kong de servir d’intermédiaire pour acheter à Shanghai, mais aussi par le fait que beaucoup d’entreprises chinoises y sont cotées, les entreprises de la catégorie « H shares »] et indirecte [canaux gris ou issus de l’évasion monétaire du continent chinois vers l’ancienne colonie britannique] ; plus limités à Tokyo et Singapour, qui sont des marchés bien régulés et où sont cotées très peu d’entreprises chinoises.

Pour le mondial, les effets seront plus limités et plus d’ordre psychologique et surtout indirects avec un ralentissement plus prononcé de la croissance chinoise, ce qui pourrait avoir des effets sur les prix des matières premières et le volume des importations chinoises, mais heureusement pour l’économie mondiale, les Bourses de Shanghai et de Shenzhen ne sont pas encore largement ouvertes aux investisseurs étrangers et ne peuvent pas avoir un effet similaire à un Krach à New York ou à Londres, même si les sommes en jeu sont, on le voit ces dernières semaines, spectaculaires, mais il s’agit largement d’argent détenu et investi par des acteurs chinois.

Mais c’est une sonnette d’alarme pour le monde, car quand la Chine aura ouvert son marché financier, vu l’importance de son économie et de sa finance, un prochain krach boursier pourrait cette fois ébranler l’économie mondiale.

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