La course destination mer de Chine

Photo: Ted Aljibe Agence France-Presse

Depuis plusieurs mois, la construction rapide d’îles semi-artificielles en mer de Chine méridionale par Beijing attise les tensions internationales. Bien qu’elle ne soit pas seule dans cette course territoriale, l’ampleur des opérations chinoises sème l’inquiétude. Joint à Tokyo, Benoît Hardy-Chartrand, spécialiste des questions de sécurité dans la région Asie-Pacifique au Centre for International Governance Innovation, livre ses explications.

Où en sont les différentes parties (la Chine, le Vietnam, Philippines, Malaisie, Brunei et Taïwan) dans cette course territoriale ?

La plupart des pays impliqués dans les disputes territoriales avec la Chine ont eux-mêmes procédé par le passé à la construction d’îles artificielles et d’infrastructures qui pourraient servir à des fins militaires, ce que Beijing se plaît bien sûr à rappeler. Or, les opérations menées par la Chine sont à une échelle et à une vitesse qui dépassent tout ce qui a été fait jusqu’ici. Selon le Pentagone, la Chine a aménagé plus de 800 hectares de terrain. C’est plus que tous les autres pays réunis.

Pour donner un exemple, Beijing a réussi en moins d’un an à construire une île artificielle, de nombreux bâtiments et une piste d’atterrissage sur le récif de Fiery Cross dans l’archipel des Spratley, qui est revendiqué en totalité ou en partie par la Chine, les Philippines, le Vietnam, la Malaisie, Taïwan et Brunei. Si utilisée à des fins militaires, cette piste d’atterrissage permettrait à la Chine de projeter sa puissance beaucoup plus facilement en mer de Chine méridionale, ce qu’elle pouvait difficilement faire auparavant.

Comme Beijing adopte un discours ne laissant aucune place au compromis et qu’elle n’hésite pas à poser des gestes forts pour appuyer ses revendications, la communauté internationale, les États-Unis au premier plan, durcit ses critiques envers la Chine.

Que veulent les pays impliqués dans cette zone ?

La mer de Chine méridionale est l’une des zones les plus importantes au monde pour le transport maritime, tout en étant très riche en ressources énergétiques et halieutiques. Le fait d’exercer un contrôle sur ses îles et les eaux qui les entourent procurerait un avantage stratégique et économique inestimable pour Beijing. Les revendications chinoises y datent du milieu du XXe siècle, mais, trop faible, Beijing ne pouvait mener à bien ses ambitions jusqu’à tout récemment. À présent, elle fait valoir ses intérêts de façon plus musclée, et les pays d’Asie du Sud-Est et les États-Unis se demandent tous comment y répondre. Le Vietnam et les Philippines — qui ont les contentieux les plus sévères avec la Chine — cherchent surtout à conserver leurs acquis, étant donné leurs moyens très limités.

Quelle est la stratégie de la Chine ? Sur quoi mise-t-elle pour arriver à ses fins ?

Il est clair que la Chine est insatisfaite de la domination des États-Unis en Asie de l’Est. Malgré une économie qui ralentit, la Chine continue d’investir des sommes énormes dans ses forces armées et met de plus en plus l’accent sur sa marine, ce qui aura un impact certain sur la stabilité en mer de Chine méridionale et sur la capacité des États-Unis d’y faire valoir leurs intérêts. Le « pivot » américain vers l’Asie, annoncé en 2012, est perçu par Beijing comme une stratégie visant à contenir sa puissance et à nuire à son ascension. Sans appeler explicitement au départ des Américains, le président chinois a récemment fait référence à une « Asie pour les Asiatiques » : une architecture de sécurité régionale dont les États-Unis seraient absents.

Or le système d’alliances bâti par Washington après la Deuxième Guerre mondiale — avec le Japon, la Corée du Sud et les Philippines, entre autres — et ses intérêts économiques et militaires dans la région font que les États-Unis sont là pour rester.

De plus, les actions musclées de la Chine ont contribué au rapprochement stratégique entre le Vietnam, les Philippines et les États-Unis. Même le Japon, aussi aux prises avec un contentieux territorial avec Beijing en mer de Chine orientale, a accru sa présence en Asie du Sud-Est et offert son soutien aux pays impliqués dans des disputes avec la Chine.

La stratégie de Beijing en mer de Chine méridionale pourrait donc avoir un profond impact sur la stabilité régionale.