Remettre la vie en marche sans les touristes

Le père du jeune Anil Gurung, Kam Bahadur, fume sous la tente après avoir pris le thé du matin.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le père du jeune Anil Gurung, Kam Bahadur, fume sous la tente après avoir pris le thé du matin.
Un peu plus d’un mois après le séisme au Népal, alors que le financement des secours s’essouffle, la reconstruction s’annonce longue et éprouvante. Le tourisme, principale activité économique du pays, souffre aussi déjà de la désertion des étrangers. Laprak, village du district de Gorkha, constitue un microcosme emblématique à ce titre.​
 

« Thoroooo ! » Au moins 25 personnes s’agglutinent sous une bâche, crient et tapent dans le dos d’une femme désignée en lui nouant une corde autour du cou. Rire, sueur et riz à la figure sous la tente. « La mort est partie sur son chemin, ceux qui sont vivants vont continuer le leur alors il faut les protéger », explique en observateur Anil Gurung dans un français qui surprend à ces altitudes.

La cérémonie qui rompt le deuil rituel hindou de 13 jours se déroule au milieu d’un camp de déplacés de Laprak. On aperçoit le village en contrebas, à 600 ou 700 mètres, suspendu dans le vide. Et même si « la vie doit reprendre », comme le clame cette cérémonie, elle a fait plusieurs pas en arrière.

Une mauvaise piste carrossable montait jusqu’à ce village du district de Gorkha depuis seulement deux ans, l’électricité l’avait enfin atteint depuis quatre années. Une nouvelle école venait tout juste d’être terminée grâce à une ONG locale, souligne le jeune homme. Tout est à refaire.

À ce sentiment de perte s’ajoute aussi la peur de disparaître. La quasi-totalité des Laprakis a déserté le village pour trois camps en hauteur. « Les gens pensent que le glissement de terrain est imminent », affirme Anil en montrant tout un pan de montagne scalpé. On espère faire venir des géologues pour au moins s’assurer que l’emplacement des camps est sécuritaire.

Nombre de jeunes hommes de l’endroit travaillent pour des agences de trek de Katmandou. Le moral est meilleur depuis qu’ils sont revenus, mais Anil ne peut s’empêcher de répéter : « Pas de maison, pas de boulot, pas de touristes, ça va être dur. »

Au moment où il fait ce constat, avant les pluies et les vents violents qui ont affligé Laprak ces derniers jours, les trois camps paraissaient solidement installés. Un tuyau apporte l’eau à proximité, on distribue des bâches de plastique, on s’échange du thé et du maïs éclaté sur un feu de bois.

Les routes de distribution se sont ouvertes peu à peu depuis le séisme du 25 avril dernier, dont le triste bilan s’élève maintenant à plus de 8600 morts et encore 380 disparus. Les blessés seraient au nombre de 16 000, beaucoup souffrent de fractures, à l’image de leurs maisons.

Quotidiennement, des équipes de porteurs locaux déchargent du matériel, surtout du riz et de l’équipement pour les abris de Laprak. Malgré cela, Anil Gurung explique que les habitants ne mangent encore qu’un seul repas par jour. « Charger 30 ou 40 kilos de riz, ça paraît beaucoup, mais il y a environ 5200 personnes qui vivent ici et elles ne peuvent pas toutes descendre », détaille-t-il.

Une partie de la nourriture acheminée provient du Programme alimentaire mondial (PAM), qui se targue d’avoir embauché 20 000 porteurs à l’échelle du pays. À la fois pour pallier l’isolement et pour substituer temporairement l’industrie touristique, la Trekking Agencies Association of Nepal et la Nepal Moutaineering Association viennent également d’annoncer un partenariat avec le PAM. Leurs forces vives de porteurs faciliteront la logistique d’acheminement de l’aide.

Les petites ONG, les réseaux de solidarité ou encore les Népalais de la diaspora comptent encore pour une partie significative de l’aide. Et ils pressentent de plus en plus que la reconstruction dépendra d’eux.

En effet, le dernier rapport de l’OCHA (le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU) indique que seul le cinquième de l’appel initial aux pays donateurs de 423 millions de dollars américains a été engrangé.

Vivre avec le risque mais pas sans travail

« On ne peut rien faire contre la nature », soupire Anil Gurung. Le soir venu, sous la tente de ses parents à demi partagée avec les animaux, les langues se délient. Un verre de roxi dans le nez, alcool maison de millet ou de riz, Gonga Gurung raconte qu’il a salué 11 personnes dans la vallée du Langtang, englouties 15 minutes plus tard par une avalanche le 25 avril. « J’avais décidé de continuer avec mon groupe jusqu’au prochain endroit pour dîner. » La faible lumière, une lampe frontale accrochée à un mince pilier de bois, n’éclaire que le brun luisant de son oeil.

La montagne prenait déjà les leurs, mais sans touristes, comment pourront-ils faire vivre leur famille ? On va se coucher, l’odeur du feu dans la gorge.

Le lendemain, le soleil de l’aube qui se verse de vallée en vallée convainc que ce paysage est trop beau pour être abandonné. Le chien qui a aboyé contre son propre écho une bonne partie de la nuit paraît fatigué.

Reconstruire ou partir ?

Les arbres fleurissent sur la place Tundikhel à Katmandou. Les tentes s’y étendent maintenant en rangs militaires et la coordination du camp est serrée. Non loin de ce parc, les rues touristiques de Thamel paraissent désertes par rapport à leur cirque habituel en haute saison. Un marchand de coupe-vents s’essaie à l’optimisme : « Les catastrophes sont des points de rupture. Il faudra nécessairement de nouvelles idées pour avancer. »

Rencontré dans la capitale, le chef de mission de l’Organisation internationale pour les migrations, Maurizio Busatti, avoue sans détour craindre que la crise humanitaire ne se transforme en « crise des migrations ». « Ce n’est pas une prédiction très difficile, les travailleurs migrants sont ceux qui absorbent les chocs financiers et qui paient pour les maisons maintenant par terre », affirme-t-il. Les transferts d’argent de la main-d’oeuvre népalaise exilée à l’étranger comptent pour 30 % du PIB du petit pays himalayen. « Et les migrations se font en interne aussi, à la recherche de travail », ajoute M. Busatti.

À l’aéroport, les files des avions pour le Qatar, les Émirats arabes unis et la Malaisie sont les plus longues. Des hommes dans la vingtaine pour la plupart, la chemise repassée, la poudre rouge porte-bonheur au front, déposent tour à tour leur maigre sac à dos sur la balance de leur compagnie aérienne. Ils rient en se parlant de bhukamba, le mot népalais pour séisme. Ils savent bien qu’après la montagne qui se hérisse, c’est bientôt le ciel qui grondera. La mousson commence.

Comment reconstruire ?

Ruth Heyes, architecte en Grande-Bretagne et bénévole pour l’organisme International Disaster Volunteers croit qu’il faut tout de même reconstruire sur les mêmes bases les 500 000 maisons détruites. « Ce serait vraiment dommage de perdre l’architecture locale. Les maisons pourraient être bâties avec des pierres et de la boue, mais avec des renforts en acier par exemple », dit la jeune femme qui essaie d’organiser de la formation en ce sens. « L’idéal serait aussi de créer un peu d’industrie locale autour de la reconstruction pour que ces nouvelles façons de faire durent sur le long terme », ajoute-t-elle.