Barpak, lieu de ruines et de peines

Rien n'aurait pu empêcher Sunita Ghale de rejoindre son village natal, Barpak, réduit en ruines par le séisme du 25 avril dernier.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Rien n'aurait pu empêcher Sunita Ghale de rejoindre son village natal, Barpak, réduit en ruines par le séisme du 25 avril dernier.

Pour atteindre Barpak depuis le chef-lieu de la région de Gorkha, il faut d’abord compter cinq heures d’autobus. Les pompons dansent sur le pare-brise du véhicule bondé tandis que les bancs tanguent et les jeunes pousses de riz éclairent la vallée de la rivière Daraundi. Les maisons en bordure sont encore plus défoncées que la route.

Puis, à Baluwa, impossible de continuer. Il faut grimper un sentier abrupt fait d’escaliers de pierre éreintants. Peu importe, Sunita Ghale revient d’encore plus loin — Singapour —, et la sueur de l’effort ne l’empêchera pas de rejoindre son village natal de Barpak, épicentre du séisme dévastateur du 25 avril. En route, les terrasses cultivées ont été déchirées par une main invisible, celle de ce monstre au bruit de tonnerre enfoui au coeur de la montagne.

La jeune Népalaise a le pied et le rire léger. La belle-soeur de Sunita, elle, n’a ni sourire ni chargement, seulement le pas anémique, rythmé par les pans de sa longue jupe. Khem Rani Ghale vient de perdre son fils de sept ans. Son retour à Barpak après un séjour à l’hôpital de Pokhara n’est que le début d’un long deuil qui voile son visage lessivé.

Cette perte du « premier fils chéri de la famille », Sunita Ghale ne la réalise quant à elle qu’en revenant à Barpak pour la première fois depuis le tremblement de terre. Elle s’arrête devant la maison familiale pour y poser son front. Malgré ses proches qui la retiennent, elle entre en longs sanglots dans la cour. Quand elle en ressort, ses mots disent l’injustice. « Il était le plus brillant et le plus beau. On lui criait toujours de rentrer à l’intérieur quand il jouait trop longtemps dehors. Samedi midi [au moment du séisme], il regardait les dessins animés. » La télévision, elle, est intacte.

« Il a couru, mais la porte était bloquée. Je n’ai pas vu son corps, il a fallu l’incinérer rapidement. Alors, je crois encore qu’il va revenir », souffle-t-elle. Son mari, recruté par l’armée de Singapour « pour son endurance et sa bravoure », est l’un des nombreux Gurkhas de Barpak. Ces soldats, autrefois remarqués et incorporés par l’Empire britannique, sont aujourd’hui recherchés par certaines armées. De nombreux hommes du village sont donc absents.

Ce soir, Sunita est revenue chez elle, mais elle a peur des fantômes et ne reconnaît plus la route vers le campement familial.

Déconstruire pour retrouver un toit

Il est 6 h du matin le lendemain, et on remet les cadres de porte debout autour du campement familial des Ghale pour se donner du courage. Des ouvriers découpent des planches avec des scies à main ou des khukuris, l’arme traditionnelle des soldats Gurkhas. Un abri temporaire d’environ 20 m2 prend forme.

L’aube poussiéreuse qui se lève sur Barpak révèle aussi l’ampleur de la destruction. Les 1500 maisons du village sont presque toutes devenues des masses informes après avoir implosé. « Seules 20 d’entre elles ont plus ou moins résisté à l’impact », détaille Narayan Prasad, un inspecteur de la police népalaise.

Une trentaine de ses hommes masqués et casqués s’activent sur une maison pour en décrocher le toit menaçant et abattre les pans de murs encore debout. Dans un bruit d’enfer, le propriétaire regarde s’effondrer les pierres qu’il avait lui-même posées une à une. « On procède ainsi pour chacune des maisons les plus dangereuses », explique M. Prasad. Une fine brume de poussière brune s’échappe, comme un bûcher funéraire pour l’unique possession de ce Barpaki.

On entend bientôt des marteaux partout sur ce flanc de montagne. « Tous les gens sont traumatisés, mais ils doivent rester motivés », affirme Sunita Ghale avant de partir en reconnaissance. Ici, le jeune Dhaani étale près du squelette d’un lit tout ce qu’il a sauvé des tas de roches. Paniers, bols de métal, pots de plastique, sacs percés de millet de l’an dernier. Une souris vivante s’échappe entre deux casseroles.

Buddhi Bahadur Gurung, 50 ans, raconte sous une bâche bleutée qu’il a perdu sa femme et sauvé sa fille en la déterrant vivante avant la deuxième secousse. « J’aimerais que des bulldozers viennent dégager toutes les pierres. Je voudrais reconstruire ma maison, en bois cette fois. »

 

Tâche colossale

Les bras manquent et les ONG ont du mal à atteindre l’endroit isolé, sans compter les localités encore plus au nord. Les rares hélicoptères apportent du matériel et de la nourriture au compte-gouttes, tout le reste emprunte le même sentier tortueux qui risque d’être emporté par les pluies imminentes. Une route carrossable déjà précaire est en voie d’être dégagée, les pelles mécaniques avancent cependant de quelques mètres par jour. « Où est le gouvernement ? Il faut leur dire que l’on manque de tout », s’écrie le propriétaire d’une rare auberge.

En attendant, clou par clou, planche par planche, les habitants récupèrent ce qu’ils peuvent pour bâtir un refuge. La jeune Népalaise craint que les abris temporaires ne deviennent permanents, mais après quelques jours pour se remettre du choc, les Barpakis ont dû se rendre à l’évidence : il faut repartir à zéro.

La montagne Manaslu, 8e sommet du monde, veille sur le village et souffle sa brise. Dessous, Barpak est une grande épave submergée par les pierres. Même la poussière ne parvient pas à cacher le désarroi sur le visage des Népalais.

Où est le gouvernement? Il faut leur dire que l’on manque de tout!

1 commentaire
  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 11 mai 2015 08 h 09

    Il serait peut-être bien

    d'y envoyer un contingent de la SPVM afin de "s'y faire un fond" de... compassion et d'empathie...envers les démunis et autres laissés pour contre de la société...et aussi de "s'y faire les bras" autrement en aidant les gens à déblayer les ruines.
    (suggestion faite suite à ma lecture du texte (#1 de trois) paru plus-haut)