Plus de 40 ans de conflit

Pendant que les boxeurs Manny Pacquiao et Floyd Mayweather guerroyaient sur un ring de Las Vegas lors du « combat du siècle » le week-end dernier, les fusils se sont tus aux Philippines, où le citoyen — et député au Congrès — Pacquiao jouit pratiquement d’un statut de demi-dieu. Les rebelles et les forces armées, en conflit depuis près de 50 ans, voulaient la paix… le temps de regarder le combat. Quel est, au juste, ce conflit ? Les explications de Dominique Caouette, spécialiste des Philippines au CERIUM.

Qu’est-ce qui est à l’origine de ce conflit ?

Le problème remonte aux politiques de transmigration mises en place dans les années 1950 par le président Ramon Magsaysay. Il répondait alors à l’insurrection paysanne des Huks (à l’origine un mouvement de résistance contre l’occupation japonaise), qui au tournant des années 1950 exigeait un accès à la terre sur l’île de Luçon. Pour la calmer, le président, très populaire, a organisé un programme de réforme agraire qui a permis à une partie de cette population de s’installer dans l’île de Mindanao, importante en raison de ses ressources agricoles et minières et des terres disponibles. Elle est aussi rarement frappée par les typhons, contrairement à bien d’autres îles des Philippines.

Or cette île était déjà habitée par des populations autochtones et musulmanes. L’arrivée massive des Huks, des chrétiens, au cours des années 1950 et 1960 a suscité une forte réaction dans les populations locales, notamment en raison des pressions importantes que ces arrivants créaient sur les terres. S’est alors créé en 1969 sur cette île le Front Moro de libération nationale (FMLN), la même année où s’est créé un autre groupe armé, actif à l’échelle du pays, la Nouvelle Armée populaire, une guérilla paysanne maoïste.

Que cherche à obtenir le FMLN ?

Les Moro veulent l’indépendance de l’île de Mindanao. Manille refuse au départ de céder à leurs demandes. Tôt après avoir décrété la loi martiale, Ferdinand Marcos s’engage dans une confrontation armée des plus sanglantes qui perdure jusqu’en 1976. L’épisode aurait dû se conclure avec les accords de Tripoli, qui prévoyaient l’autonomie de 13 des provinces de l’île, mais ceux-ci ne furent jamais mis en oeuvre. Il a fallu l’arrivée au pouvoir de la présidente Corazon Aquino et le départ forcé du dictateur Marcos pour parvenir à mettre en place un processus d’autonomisation de Mindanao. Il y a eu de nouveaux accords de paix en 1987 et en 1990.

Le problème, c’est qu’une faction du FMLN refusait les accords. Ce groupe dissident qui refusait toute autre chose que l’indépendance a alors fondé le Front Moro islamique de libération (FMIL) en 1984. Contrairement au FMLN dont il était issu, le FMIL se revendiquait ainsi de la religion musulmane au sein de la nation Moro.

Où en est le conflit aujourd’hui ? Y a-t-il des signes pointant vers une résolution ?

Le président actuel, Benigno Aquino — le fils de Corazon Aquino —, a signé des accords de paix avec le FMIL, et non avec le FMLN. Et l’ironie est que ce sont maintenant certains membres du FMLN qui dénoncent ces accords ! Mais les négociations progressent, de même qu’avec les maoïstes de la Nouvelle Armée populaire dirigée par le Parti communiste philippin.

Jusqu’à présent, le conflit a fait quelque 160 000 morts.

Ce qui complexifie les négociations, surtout en ce qui concerne le FMIL, qui est islamique, c’est que la proportion de chrétiens augmente dans l’île de Mindanao. Les Philippines sont à grande majorité catholique et la population en général continue à affluer dans cette île puisqu’elle est un des coeurs du boom économique du pays.

Pour revenir au boxeur Manny Pacquiao, il n’a certes pas le pouvoir de régler à lui seul ce conflit, mais on peut croire qu’il exerce une certaine influence positive sur le conflit. Il est député du parti au pouvoir et chrétien, tout en aidant les familles des rebelles musulmans morts au combat à Mindanao, où il a grandi. Il a aussi donné son appui aux négociations de paix. Mais surtout, avec un statut de héros national qui atteint un niveau semblable à celui d’un Maurice Richard, c’est une figure qui rassemble. D’autant que les Philippins peuvent aisément s’identifier à lui, avec ses origines très modestes. Pacquiao rompt avec l’élite politique nationale, fortement dominée par les oligarchies et les clans.