Hô Chi Minh-Ville en pleine renaissance économique

La capitale économique du Vietnam, Hô Chi Minh-Ville, a maintenant des allures de petit Shanghai.
Photo: Hoang Dinh Ham Agence France-Presse La capitale économique du Vietnam, Hô Chi Minh-Ville, a maintenant des allures de petit Shanghai.

Quarante ans après l’entrée des chars nord-vietnamiens dans Saigon, rebaptisée Hô Chi Minh-Ville, la capitale sudiste est méconnaissable. Une telle remarque ne serait rien moins que banale dans l’Extrême-Orient d’aujourd’hui, en mutation perpétuelle, s’il n’y avait une certaine ironie à observer que la ville a repris de furieux airs de « Saigon la dépravée », que les communistes austères du Nord étaient à l’époque, après la victoire des soldats de Hanoï, censés remettre au pas…

Alors que la République socialiste du Vietnam fêtait jeudi le 40e anniversaire de la « libération » dans l’allégresse des parades militaires, la capitale économique du Vietnam pourrait bien devenir, à plus ou moins long terme, un centre d’affaires important de l’Asie du Sud-Est.

Les lourdeurs administratives et autres pesanteurs liées à ce genre de régime postcommuniste, obsédé de surcroît par la répression des voix politiques discordantes, risquent certes de retarder cette évolution. Mais quand on regarde cette ville en pleine expansion depuis l’autre côté de la rivière, dans l’axe de la vieille rue Catinat des Français — rebaptisée Dong Khoi, ou « soulèvement général » —, on a un peu l’impression que cette cité de huit millions d’habitants a déjà des allures de petit Shanghai : un horizon de gratte-ciel clignotant dans la nuit, que domine l’élégante minceur de la haute tour pointue construite par le groupe vietnamien Bitexco, un géant de l’immobilier, des mines, des constructions d’infrastructures et de l’eau minérale.

Autre ironie, la vitalité de ce Vietnam du Sud marchand dont le coeur penche de longue date du côté des affaires doit beaucoup au retour des Viet Kieu, ceux qui avaient déserté le pays après la victoire des communistes, se transformant souvent en boat people. Le flux ne tarit pas : en 2014, sur ces 750 000 « Vietnamiens d’outre-mer » revenus — certains pour un court séjour touristique — d’Europe ou des États-Unis, « la plupart sont arrivés à Hô Chi Minh-Ville, et si la ville continue à se développer, c’est aussi grâce à eux », explique Mme Luong Bach Van, qui occupe notamment les fonctions de présidente de l’Association de liaison avec les Vietnamiens de l’étranger.

Terre «d’initiatives»

Elle-même est une ancienne Viet Kieu, et son parcours n’est pas des plus communs : peu de temps après sa naissance, son père est tué par les soldats français en 1946, au début de la guerre d’Indochine. Élevée par sa grand-mère, elle part en France à 14 ans pour rejoindre sa mère qui s’est établie à Toulouse. En 1974, elle soutient une thèse de doctorat de chimie moléculaire à l’Université de Saclay, en banlieue parisienne. En 1979, cette « patriote non communiste » revient au pays. Un retour qu’elle effectue après un long détour par Hanoï, à l’époque particulièrement pauvre. « En tant que chef de laboratoire pour le traitement chimique des semi-conducteurs, j’étais, avec mon mari, une privilégiée : on avait cinq bicyclettes ! C’était très dur, je me demande comment j’ai fait pour tenir le coup. »

Son Sud natal, elle le juge comme une terre « d’initiatives ». « Les gens de Saigon sont plus ouverts, ils prennent des risques. » Trait de caractère qui serait un des éléments d’explication du bouillonnement saigonais : « Dans le nord, ils sont plus timorés, ils ont tendance à dire des choses du genre : “Ça, la loi ne le permet pas” ; dans le sud, ils disent: “On va voir jusqu’où on peut aller, on va tester les limites.” »

Tout cela n’empêche pas celle qui est aussi vice-présidente du Front de la patrie, organisation de masse regroupant toutes les autres, même le Parti communiste, de regretter la lenteur que met la politique du do moï, ce « renouveau » économique inspiré par le clan réformateur en 1986, à porter ses fruits. « Quarante ans après la libération, on aurait pu quand même espérer mieux. On est resté un peu coincé à un niveau de développement moyen », constate Mme Luong.

Vaste espace embouteillé par une déferlante permanente de motos et de scooters, Hô Chi Minh-Ville se modernise tout en se répandant dans toutes les directions, épousant les contours de son « petit dragon » de rivière dont les complexes méandres ondulent le long des flancs de la cité. Les banlieues résidentielles d’An Phu (paix et prospérité) ou de Thao Dien (le jardin des plantes médicinales), construites grâce à des capitaux étrangers, sont sorties de terre ces dernières années et offrent une sorte de répit périurbain aux riches Vietnamiens et autres résidents étrangers, ces derniers étant toujours plus nombreux.

«La réunification s’est bien passée»

De l’autre côté de la rivière, dans une sorte de péninsule nommée Thu Tiem, un projet ambitieux devrait voir le jour prochainement : un centre d’affaires pour les grandes sociétés internationales, un parc urbain, une grand-place arborée débouchant sur un lac artificiel. « Ce sera le quartier de la Défense version saigonaise », espère l’architecte urbaniste Nguyen Khanh Duy, partenaire de l’agence française De-So qui a remporté en 2009 le concours pour l’aménagement urbain de Thu Tien. Difficile de ne pas se demander ce qu’aurait pensé l’« oncle Ho » des métamorphoses de la ville qui porte son nom…

« Finalement, au bout du compte, la réunification s’est bien passée », juge Tri Dung, un autre Viet Kieu revenu à Hô Chi Minh-Ville dans les années 1990 après avoir passé deux décennies au Japon. Défenseur sourcilleux de l’environnement, il a créé une sorte de « business school » alternative où il s’efforce d’expliquer que la réelle économie du développement doit être « plus qualitative que quantitative ». Ce qui, regrette-t-il, reste encore un rêve au Vietnam. « Mais notre force, poursuit-il, c’est notre sens des réalités. Après la guerre, on est redevenus amis avec les Français et les Américains. Et si notre culture n’était pas aussi forte, on n’aurait jamais été capables de vaincre les deux… »

À la veille des cérémonies d’anniversaire, un homme de 80 ans, Tuong Loi, nous a reçu chez lui. Après avoir pris les armes contre les Français à l’âge de 14 ans, il est devenu l’un des plus grands sociologues du Vietnam. Il a passé toute sa vie à étudier le marxisme. Réformateur déclaré du système, il fustige un régime « autoritaire et répressif ». Et énonce en riant cette maxime qui n’est pas seulement de l’humour vietnamien : « Marx était un grand homme, mais on s’en serait bien passé ! »