Le choc du futile

« La confiance des Népalais envers le gouvernement n’avait pas besoin d’un séisme pour tomber, elle était déjà par terre », affirme la journaliste Binita Dahal.
Photo: Quentin Top « La confiance des Népalais envers le gouvernement n’avait pas besoin d’un séisme pour tomber, elle était déjà par terre », affirme la journaliste Binita Dahal.

« La confiance des Népalais envers le gouvernement n’avait pas besoin d’un séisme pour tomber, elle était déjà par terre », affirme avec mordant la journaliste Binita Dahal. Elle en sait quelque chose puisque la jeune femme de 27 ans suit la politique locale et les affaires judiciaires avec attention pour l’hebdomadaire Nepali Times et le service népalais de la BBC.

Elle visitait son frère hospitalisé à la suite d’une opération, près de l’aéroport de Katmandou, quand la terre s’est mise à trembler. « L’onde de choc est arrivée si soudainement et si puissamment, relate-t-elle, que ma soeur, mon père et moi nous sommes cramponnés à une colonne dans le corridor de l’hôpital. » Quand le plancher a cessé de faire des vagues sous leurs pieds, ils ont rejoint le frère de Binita Dahal, qui gisait dans son lit, livide.

En l’espace de deux minutes, ils ont cru que c’était la fin, comme tous ceux qui se sont rués à l’extérieur. Quelques minutes plus tard, les premiers blessés affluaient déjà en urgence. Une fois dehors, la nièce et le neveu de la journaliste lui sont revenus en tête. Quand elle les a retrouvés devant chez elle, son neveu de huit ans lui a demandé : « Pouvons-nous aller dans un autre pays, S.V.P ? » La question revient chaque jour depuis.

L’autre crise: une transition inachevée

Pour elle et pour beaucoup de Népalais, un choc comme celui-là donne une allure très futile aux querelles politiques entourant l’écriture de la Constitution. « La politique fait du surplace depuis presque 20 ans ici, et c’est le gouvernement qui aurait besoin d’être secoué ! »

En 2006, un accord entre le gouvernement et les leaders de l’insurrection maoïste mettait fin à une décennie de guerre civile. Une guerre qui laissait dans son sillage une profonde cicatrice de 13 000 morts, mais aussi beaucoup d’espoir.

Des autobus débordent de jeunes gens aux insignes rouges qui annoncent, euphoriques, que le Népal sera une Suisse asiatique dans cinq ans, rien de moins. Un gouvernement de transition est alors formé, comprenant des représentants de chacun des principaux partis, dont cinq ministres de l’ex-guérilla maoïste.

En juin 2008, il réussit, avec près d’un an de retard, à tenir des élections pour mettre en place une assemblée constituante chargée de rédiger un nouveau texte fondateur. Pushpa Kamal Dahal, ancien leader maoïste surnommé Prachanda « le féroce », est alors porté au pouvoir.

Des promesses expirées

Débat après débat, les députés ne s’entendent pas sur le contenu du texte. En 2013, ils s’accordent au moins pour refaire une élection et le Congrès népalais (Nepali Congress) remporte la mise en promettant d’écrire enfin cette Constitution à l’intérieur d’un délai d’un an.

« Les promesses du nouveau gouvernement ont expiré depuis longtemps », s’exaspère Binita Dahal. Le principal désaccord ? Le nombre d’États à établir pour former la fédération, et leurs noms. « Ça peut sembler ridicule, mais c’est le coeur du débat. Doit-on les nommer selon les symboles, les montagnes ou les castes présentes dans chaque territoire ? » expose la journaliste.

Après la catastrophe, ces démêlés semblent bien futiles. Mais ils sont encore au coeur de la relation des Népalais, plusieurs aujourd’hui dépossédés, avec leur gouvernement. « Les membres du gouvernement doivent justifier ce qu’ils ont apporté au pays. Avant, on se demandait si on avait vraiment besoin d’une fédération. Maintenant, on se demande s’ils peuvent vraiment soulager ceux affectés », dit Mme Dahal. Elle avance même que les Népalais regrettent à mots couverts d’avoir aboli le royaume. « On a jeté notre roi et mis la hache dans la monarchie dans l’espoir que nous aurions la liberté. Beaucoup se demandent aujourd’hui pourquoi on s’est battus », rapporte-t-elle avec amertume.

Cette insatisfaction s’entend dans tous les camps de fortune dressés au coeur de la ville. Il aura d’ailleurs fallu trois jours au premier ministre pour finalement s’adresser à la nation. Mercredi, le ministre de l’Intérieur, Bamdev Gautam, a reçu des roches en guise d’accueil dans un village près de la capitale. Il a dû repartir aussitôt arrivé.

La confiance déjà érodée se relèvera-t-elle de cette catastrophe ? Rien n’est moins sûr. Pour l’instant, Mme Dahal croit tout de même que le gouvernement fait de son mieux, étant donné l’ampleur de la tragédie. Elle salue aussi le travail des policiers et des soldats déployés en urgence et qui fouillent les décombres alors que certaines de leurs propres familles sont portées disparues.