Une punition collective pour les Ouighours

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Elishku — Dans les mois qui ont suivi le carnage d’Elishku, cette bourgade ouïghoure au fin fond du Xinjiang, le far-west chinois, a été plongée dans une atmosphère orwellienne, avec des haut-parleurs perchés à 10 mètres de hauteur sur des poteaux beuglant la propagande officielle en boucle.
 

 

Cette variante chinoise de la méthode Coué vise à reprendre en main la population musulmane locale après la fusillade du 28 juillet 2014, qui a fait officiellement 96 morts dans ses rangs, l’incident le plus sanglant depuis le lancement — il y aura un an jeudi — de la campagne de répression de l’agitation ouïghoure contre l’administration chinoise.

Impossible d’échapper au débit ininterrompu des haut-parleurs, jusque dans le bazar, centre commercial et de la vie sociale de l’agglomération, et même dans les champs alentours, où les agriculteurs travaillent au son des messages du pouvoir communiste.

L’un d’eux décrit « les sept comportements d’un extrémiste religieux », repérable notamment au fait qu’il « arrête de boire et de fumer, ou refuse un verre avec les amis », ou « refuse d’ouvrir son restaurant ou sa boutique durant le ramadan », comme dans le reste du monde musulman.

Une récompense

Diffusés en ouïghour, débités d’une voix assurée par un homme, les messages martelés promettent aussi une récompense de 200 000 yuans (40 300 $), soit 40 fois un revenu annuel moyen, pour dénoncer toutes sortes de comportements, tels ceux qui « s’engagent dans des activités religieuses illicites ». Et récompense assurée pour avoir « effectivement empêché des activités terroristes ».

Si les habitants endurent le brouhaha constant des haut-parleurs et l’omniprésence policière, ils se plaignent des entraves à leurs déplacements qui affectent, disent-ils, l’activité en les empêchant d’aller vendre ailleurs leurs récoltes à meilleur prix. « Notre seul choix maintenant, c’est le prix fixé par l’État pour le coton, à prendre ou à laisser ; et il baisse d’année en année », dira Yusup, qui produit du coton et du blé sur sa parcelle de 4 hectares.

La punition collective est vivement ressentie dans le tout le canton, où le revenu moyen est d’un peu plus de deux dollars par jour, selon les chiffres du site du chef-lieu de Yarkand.

La maison de Yusup donne sur la route bordée de grands arbres où la fusillade s’est déroulée et l’homme se montre très nerveux en évoquant les violences qui, dit-il, ont « traumatisé » ses enfants.

Une manifestation

Le 28 juillet 2014, selon l’agence officielle Chine nouvelle, « un gang armé de couteaux et de haches a attaqué un poste de police et des bâtiments officiels », déclenchant la fusillade mortelle des forces de l’ordre. Mais selon les habitants rencontrés par l’AFP, il s’agissait d’une manifestation de plus de 500 personnes protestant contre les restrictions mises au culte musulman durant le ramadan, et notamment l’interdiction faite aux femmes de préparer les festivités de l’Aïd el-Fitr marquant la fin du jeune.

Douze personnes ont été condamnées à mort par la suite en relation avec les faits, 15 autres à la peine capitale avec sursis de deux ans — équivalent à la prison à vie —, et 29 autres à des peines de prison, selon les autorités.

Derrière les portes surmontées de barbelés du bâtiment officiel d’Elishku, on peut voir des bancs installés devant une estrade dans le jardin, destinés, selon les responsables, aux séances d’« éducation politique ».

Dans le bâtiment principal, la Salle d’éducation de la jeunesse arbore les portraits de Mao Tsé-toung et de Deng Xiaoping, au-dessus du drapeau chinois.

« Boycottons les activités religieuses illégales, maintenons l’harmonie religieuse et la stabilité », proclament des affiches à côté de dessins montrant des haut-parleurs dans les mosquées ou des rites non officiels, certains avec des emblèmes bouddhistes ou chrétiens.

Le Xinjiang sous haute surveillance

Elishku — La quasi-totalité des quelque 35 000 habitants d’Elishku sont des Ouïghours, la minorité turcophone, essentiellement musulmane, originaire du Xinjiang, culturellement plus proche de l’Asie centrale que de la Chine. Ils ne forment plus aujourd’hui que 46 % de la population du Xinjiang, d’après le rencensement de 2010, contre 75 % en 1953, avant l’arrivée massive des Han, l’ethnie chinoise ultra-majoritaire dans le reste du pays.

L’incident d’Elishku est le plus sanglant recensé depuis le lancement par Pékin de la campagne Frapper fort au Xinjiang, suivant un attentat à la gare d’Urumqi, la capitale régionale, il y aura tout juste un an jeudi.

L’information dans cette région est difficile à vérifier de façon indépendante. L’AFP est le premier média étranger à avoir pu parler avec les habitants depuis l’incident, survenu le 28 juillet dernier.

« Tous ceux qui sont sortis ce jour-là ne sont jamais revenus, a affirmé Yusup, un agriculteur qui préfère taire son nom. C’était le chaos, jusqu’à 1000 personnes peut-être ont disparu. »

Historiquement, Pékin a imposé sa souveraineté au Xinjiang, mais non sans mal : plusieurs soulèvements s’y sont déroulés au XXe siècle et ces dernières années ont vu un regain de violences, débordant ailleurs en Chine.

En 2013, une voiture fonçait ainsi dans la foule sur la place Tiananmen. L’an dernier, 31 personnes étaient poignardées à mort à la gare de Kunming (sud), et 39 autres périssaient lors de l’attaque d’un marché à Urumqi. Pour Pékin, les auteurs de ces attentats étaient des terroristes islamistes et séparatistes liés à l’étranger. Pour les défenseurs des droits de la personne, la cause en est la répression culturelle et religieuse.

L’attentat de la gare d’Urumqi a été commis quand le président chinois, Xi Jinping, était en ville. La répression qui s’en est suivie s’est soldée par des dizaines de peines de mort et d’exécutions, accompagnées de centaines d’arrestations suivies de procès expéditifs.