Les Tamouls en quête de vérité

Début mars, une manifestation à Colombo demandait la libération de Jeyakumari Balendran, une Tamoule détenue sans procès par les autorités depuis près d’un an en vertu de lois antiterroristes.
Photo: Ishara S. Kodikara Agence France-Presse Début mars, une manifestation à Colombo demandait la libération de Jeyakumari Balendran, une Tamoule détenue sans procès par les autorités depuis près d’un an en vertu de lois antiterroristes.
Jaffna — « Mon beau-fils a disparu en mai 2009, raconte S. Surendran, un homme âgé. Il devait voyager entre Mullaitivu et Vavuniya avec d’autres hommes vers la zone tenue par l’armée, mais il n’est jamais arrivé. » Un tapis de murmures, complaintes et pleurs recouvre lourdement l’intérieur de la grande salle du secrétariat de Kuchchaveli, près de Trincomalee, dans le nord-est du Sri Lanka.
 

Dans cette campagne aux rizières verdoyantes, aux bananiers et papayers bien irrigués, se dissimulent de putrides secrets, appelés aujourd’hui à sortir au grand jour. La Commission sur les personnes manquantes et disparues, créée par l’ex-président Mahinda Rajapakse en août 2013, y a élu résidence pour deux jours. Ses trois membres — trois juristes, deux Cinghalais et une Tamoule  — écoutent patiemment les 150 familles de victimes venues témoigner. La plupart sont des paysans pauvres. Ils se présentent avec quelques papiers jaunis, comme une copie de carte d’identité de leur proche. Ils ont peu d’espoir, mais surtout un besoin de vérité. « Je ne pense pas qu’il soit encore vivant, confie Mohammed à une commissaire. Mais si vous ne pouvez pas nous le ramener, donnez-nous au moins un certificat de décès. »


Zones faussement sûres

Les disparitions datent parfois des années 90, montrant l’ampleur du traumatisme qui pèse sur ces populations prises entre deux feux pendant les vingt-six ans de conflit. Mais certaines, comme celle du beau-fils de S. Surendran, datent des derniers jours de la guerre, à un moment où l’armée régulière a lancé un assaut sans merci sur les derniers rebelles de l’organisation des Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE). Acculés, les séparatistes ont fui vers les campagnes du Nord-Est, suivis par plus de 300  000 civils. Le gouvernement a alors créé plusieurs « no fire zones », où les civils en fuite auraient dû pouvoir se réfugier en sûreté. Mais selon les photos de satellites et de nombreux témoignages recueillis depuis lors, l’armée sri-lankaise a bombardé ces zones.

Plus de 40  000 civils, principalement des Tamouls, auraient alors péri dans ces combats des derniers mois de la guerre civile, selon une estimation de l’ONU, ce qui constitue un crime de guerre.

Le gouvernement de Mahinda Rajapakse a toujours nié avoir visé ou tué des civils, et refusé toute enquête internationale sur le sujet. Cependant, sous la pression internationale, il a mis en place deux commissions de réconciliation successives afin d’entendre les proches des victimes et disparus. Cette Commission sur les personnes manquantes et disparues, rattachée au bureau du président, n’a aucun pouvoir judiciaire. Elle a reçu plus de 20  000 dossiers et ses membres ont pu entendre 5 281 plaintes en dix-huit mois d’exercice, accusant l’armée de meurtres, d’enlèvements, de tortures, et les séparatistes d’assassinats ou d’enrôlements forcés dans leurs rangs.

Certaines de ces plaintes auraient été transmises au procureur général, mais cela n’a débouché sur aucun procès. « L’État ne va jamais poursuivre ses propres soldats », s’insurge Elil Rajendran, du Forum de la société civile tamoule, venu à Kuchchaveli pour protester contre cette « mascarade », accompagné de dizaines de proches de victimes qui portent un bâillon sur la bouche pour condamner cette omertà. « Nous demandons que ces enquêtes soient réalisées par la communauté internationale. »

 

Changement de pouvoirs

Le nouveau président, Maithripala Sirisena, a promis de faire la lumière sur tous les « supposés crimes de guerre » de l’ancien régime. Ce changement de ton a convaincu le Conseil des droits de l’homme des Nations unies de repousser la publication de son rapport à septembre prochain. Colombo a annoncé qu’il allait créer un nouveau « panel d’enquête » sur le sujet dans les jours à venir, et qu’il était ouvert aux « conseils » de l’ONU mais pas à son assistance.

C’est pourtant un luxe que le Sri Lanka ne peut pas se permettre, conteste Ruki Fernando, militant de l’association Inform. « Nous n’avons pas de loi qui punisse les crimes contre l’humanité, de guerre ou de génocide. Et très peu de juristes qui sont formés dans ce domaine. Or ce n’est pas une compétence que nous pouvons développer en quelques mois, argumente ce Cinghalais catholique. La réconciliation à long terme viendra certes d’un processus national. Mais à cause de la nature autoritaire du régime et de la méfiance des victimes envers ses forces de sécurité, l’assistance internationale est nécessaire. »